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Du signal comme condition et maintien du pouvoir politique
par Michel Liégeois

 

Le jeu politique semble se réduire aujourd’hui plus que jamais à une petite phrase, une attitude, un geste, une indignation qu’il s’agit de faire passer le plus techniquement, c’est-à-dire le plus professionnellement possible, sur des plateaux de télévision un soir de grande audience.Les hommes politiques eux-mêmes, sous peine de ne plus être entendus, doivent sacrifier au rite des jeux de cirques télévisuels dont la teneur des discours s’avère être le plus souvent d’une vacuité affligeante. Dès lors il n’y a plus que remarques, bons mots ou slogans qui règnent sans partage sur les consciences, car c’est à travers ce prisme que les politiques doivent donner une image de ce qu’ils sont censés défendre et représenter et les journalistes contribuer à faire des parts d’audience. Si la chose n’est pas nouvelle, elle a cependant pris aujourd’hui une ampleur inédite car elle s’est systématisée à tel point qu’on peut se demander si cette réduction du discours politique aux seuls slogans de type « gnagnan-gnagnan » ou « gnagnanplus pour gnagnanplus » n’en est pas venue à constituer la condition par excellence de la prise de pouvoir politique en même temps que le symbole de sa conservation.
Autant dire que nous assistons progressivement au basculement définitif et irréversible de la politique vers la sophistique médiatique, où tout n’est qu’apparence, où seule la forme compte au détriment du fond, où les « médiasophes », tels les sophistes de l’Antiquité que dénonçaient déjà Platon et Aristote en leurs temps, règnent en maîtres …
La politique se cantonne en effet à travers son inféodation aux médias à quelques jeux de signaux dont les slogans publicitaires sont les indices : il s’agit avant tout de marquer les esprits, quelle que soit la pertinence de ce qui est affirmé, c’est-à-dire de montrer et d’affirmer des vérités sans démontrer quoi que ce soit …
Un slogan n’est efficace que s’il remplit au moins deux conditions : d’abord qu’il puisse être retenu par tous, imprégner durablement les conscience et ensuite qu’il suggère tout,  en ne voulant surtout rien dire du tout.
Plus il relève d’un truisme, d’un pléonasme, d’une absurdité, voire même d’une évidence affligeante, plus il produit un rendement efficace, le summum consistant à donner l’illusion qu’il traduit la vérité, voire même qu’il « exprime tout haut ce que tous pensent tout bas ». Or il ne s’agit justement pas ici de donner à penser mais plutôt d’amener à ne pas penser, en renvoyant à des préjugés ou à des émotions, c’est-à-dire à un ensemble de représentations communes qui passent pour des évidences, elles-mêmes considérées comme des vérités. Et c’est bien pour cela qu’il est si difficile de construire techniquement parlant un « bon » slogan : il faut paradoxalement faire appel à des concepts de marketing, à une pensée élaborée rationnellement pour aboutir à un produit dont l’efficacité est proportionnelle à l’absence de pensée qu’il suscite. Tout slogan fonctionne ainsi par simplification et, surtout, par répétitions dont la finalité consiste à créer un stimulus, tout comme un signal.
« Le gouvernement veut donner un signal fort », ou encore « l’opposition envoie un signal au gouvernement » ne cessent de nous répéter les médias tout comme les représentants des partis politiques, quitte à dire dans la même phrase qu’il s’agit de signes : signe et signal seraient le même mot, renverraient à la même idée, ce qui est tout bonnement stupéfiant, surtout lorsqu’on voit à quel point tout ce petit monde s’entoure de conseillers en communication …
Un signal a pour fonction de susciter une réaction, c’est-à-dire des automatismes, des réflexes conditionnés – tels les panneaux de signalisation routière ; il s’oppose en cela au signe. A la différence du simple signal, le signe est constitué par le rapport entre un signifiant et un signifié et suppose par là une élaboration complexe ; alors que le signal tire sa force de l’immédiateté de la réaction qu’il produit, le signe prend toute sa valeur à travers les médiations qu’il met en jeu et suppose l’abstraction, c’est-à-dire la capacité d’utiliser son entendement.
Le slogan publicitaire apporte ainsi à la politique ce qui lui faisait si cruellement défaut : les vertus du SMS. Il ne s’agit plus en effet de proposer un discours qui fasse appel à des concepts, ce qui serait une perte de temps et de rendement, mais de faire passer un message, c’est-à-dire d’avoir la capacité d’aller le plus rapidement possible à ce qui doit être perçu et intériorisé comme étant l’essentiel dans un minimum de temps donné, tout comme il est de mise lorsqu’il s’agit de vendre des produits de lessive.
Machiavel nous avait bien enseigné que ce qui menace le politique c’est toujours le rapport au temps, et que tout du l’art du Prince consistait à retirer le temps à ses sujets pour prétendre pouvoir continuer à gouverner.
Tout doit ainsi se faire aujourd’hui au pas de charge, car il n’y a effectivement pas de temps à perdre. Seule l’action et l’immédiateté comptent, comme si l’image médiatique du mouvement pouvait tenir lieu de contenu, comme si l’impression de vitesse reflétait la richesse du fond.
Un tel « bougisme » techniquement élaboré par celui qui s’y emploie lui procure du même coup une sorte de don d’ubiquité : l’homme politique moderne doit paraître partout, à tous les coins de l’hexagone en même temps que dans tous les pays européens, voire dans le monde entier, tout comme il doit afficher au même moment sa compassion dans un foyer de femmes battues ou montrer sa solidarité auprès de travailleurs sur le point d’être licenciés, et tout cela dans un éternel aujourd’hui médiatique.
Cette mise en spectacle du temps donne de plus l’illusion d’une rupture d’avec l’ancien temps, celui de l’immobilisme, symbolisé lui aussi par un slogan dont l’impact était proportionnel au degré de vacuité conceptuelle qu’il contenait, et qui consistait à vouloir « laisser le temps au temps », ainsi que le sentiment d’une attitude délibérément tournée vers l’avenir, symbole de jeunesse et de renouveau.
De tels signaux médiatiques donnent enfin le sentiment de la réussite à travers le discours performatif. L’ouvrage d’Austin, Quand dire c’est faire, énonce l’hypothèse selon laquelle « dire », c’est non seulement communiquer et informer, mais c’est aussi « faire » quelque chose du seul fait de le « dire ». Le slogan politique moderne, qui se situe dans cet ordre du performatif du « je dis, je fais », prend à cet égard d’autant plus de force que l’image médiatique qui ne cesse de nous renvoyer l’illusion du mouvement, montre bien que ce qui a été dit est effectivement en train de se faire sans perdre de temps. Ainsi voir accomplir à la télévision ce qui a été dit vaudrait comme preuve irréfutable de probité, d’efficacité et de vérité.
Nous sommes désormais entrés définitivement dans l’ère de la politique spectacle, où ce qui est donné à être entendu et vu ne relève plus que de signaux publicitaires, slogans, au détriment du contenu du discours lui-même qui est appelé à disparaître par nécessité d’un plus grand rendement et d’une plus grande efficacité de ce qu’il s’agit de faire valoir comme étant la vérité et qui n’est autre qu’une illusion de vérité.
« Vu à la télé » disait un slogan : la valeur d’un produit serait d’autant plus grande que celui-ci aurait été vu, médiatisé. Toute la question est alors de savoir si le discours politique peut aujourd’hui se limiter à n’être qu’un produit marchand, à ne valoir qu’à travers des slogans télévisuels, et si les hommes politiques eux-mêmes vont ou non contribuer à cet état de fait : la politique ne doit surtout plus donner à penser.

 

 

 

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