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Approches de la philosophie d’Aristote, par Michel Liégeois

A/ Les principes : critique et causalité

Pour Aristote, il n’y a pas, comme dans la philosophie de Platon, d’un côté un monde intelligible et de l’autre un monde sensible qui participerait au premier, mais il existe une seule réalité séparée en monde supralunaire, au-delà de la sphère de la lune, céleste, parfait et immuable, et sublunaire, au-dessous de la lune, lieu des choses imparfaites, soumises à la corruption et à la génération, à la contingence. Aristote ne nie donc pas la coupure platonicienne, il la déplace de telle sorte que l’intelligible n’est plus transcendant au monde mais en constitue une partie.
C’est en ce sens que la théorie de Idées se révèle inutile pour Aristote, de même qu’elle ne peut constituer la condition de possibilité de la science sous peine de tomber dans des contradictions insurmontables : les Idées doivent en effet être différentes et séparées du sensible (l’Idée parfaite de Lit en soi) tout en étant identiques et porter le même nom que les choses sensibles (ce lit particulier) sous peine de ne plus en être l’Idée. Ces deux exigences ne peuvent pas être réalisées car si les Idées sont séparées, on ne peut les connaître, et si elles sont identiques au sensible, elles sont comme lui imparfaites et soumises au changement et sont alors aussi inconnaissables. Si Aristote critique ainsi fondamentalement la théorie des Idées platoniciennes, il en retient toutefois l’enseignement que l’on ne peut se passer d’abstractions pour connaître la réalité.
Si, dans un premier moment, c’est sur le terrain de l’expérience sensible, de la pratique, de l’empirisme que nous nous situons, dans un second moment, c’est sur celui de la raison et de l’abstraction qu’il s’agit de se placer pour trouver les principes qui gouvernent la réalité. Car si « l’homme a naturellement la passion de connaître », si c’est un plaisir que de chercher à savoir, une telle attitude est ordonnée aux exigences de la vie « théorétique », c’est-à-dire contemplative, et spéculative. Ce qui fait la supériorité de la théorie sur la pratique, ce n’est pas la réussite effective, mais bien le savoir et l’abstraction qu’il demande pour comprendre ce que l’on fait ainsi que les causes qui président à nos actions les plus quotidiennes.
« Je le répète donc, en résumant ce qui précède : l’expérience, à ce qu’il semble, est un degré de science plus relevé que la sensation, sous quelque forme que la sensation s’exerce ; l’homme qui se guide par les données de l’art est supérieur à ceux qui suivent exclusivement l’expérience ; l’architecte est au-dessus des manoeuvres ; et les sciences de théorie (théorétiques) sont au-dessus des sciences purement pratiques. Enfin, et par une conséquence évidente, la Sagesse [ ou Philosophie ] est la science qui étudie certaines causes et certains principes définis. »
ARISTOTE, La Métaphysique, livre A, chap.I, Ed. Presses Pocket, collection Agora », 1991, page 43.

Il faut en effet concevoir les choses selon deux aspects que l’on ne peut percevoir séparément dans la réalité mais qu’il est possible, par la pensée, d’analyser, c’est-à-dire de diviser : leur forme, ou essence, ou « quiddité », ensemble des caractères qui font que la chose est ce qu’elle est, et leur matière, support qui peut recevoir la forme.
Soit une statue de marbre. Sa forme ou essence est définie par l’ensemble des qualités et caractères qui lui permettent de représenter tel ou tel dieu par exemple ; sa matière est le bloc de marbre d’où le sculpteur l’a tirée et ciselée. Ce qui veut dire qu’alors que la matière est puissance, virtualité, « dunamis », la forme est acte, « énergéia ». En effet, initialement, le bloc de marbre brut ou matière est indétermination : il peut devenir ceci ou cela ou rester tel quel, il existe donc en puissance, virtuellement ; c’est par l’acte, qui est la forme réalisée en lui, qu’il devient déterminé, prend la forme que le sculpteur a voulu lui donner.
Exister en puissance se distingue donc du fait d’exister en acte ; l’un et l’autre peuvent apparaître comme des causes rendant compte de l’existence des objets, puisque le premier caractérise ce en quoi est fait l’objet, et le second l’ensemble des actions qui font qu’il représente ceci plutôt que cela. Aristote leur ajoute deux autres causes, la cause efficiente ou motrice, c’est-à-dire l’activité technique du sculpteur, ses coups de ciseaux donnés de telle ou telle manière, et la cause finale, ici la statue commandée au sculpteur en vue d’une certaine fin déterminée.

En élaborant ainsi cette théorie de la matière et de la forme, de la puissance et de l’acte, Aristote rend possible l’explication de la réalité par les abstractions de la raison sans faire appel à la vision dualiste de Platon.

B/ La Logique :

Aristote a mis en place un système complet et objectif de cette partie de la Logique qu’est la logique formelle, ainsi appelée car elle traite de la forme des raisonnements indépendamment de leurs contenus ou des objets sur lesquels ils portent. La logique se distingue en ce sens de la science – qu’Aristote divise en théorique, pratique et poïétique – : elle en constitue l’instrument (organon), la condition de possibilité (d’où le nom d’Organon que l’on a donné à l’ensemble des écrits logiques du Stagirite).

C’est à partir des problèmes et des apories que posait la dialectique et dans le souci de réfuter scientifiquement les discours des sophistes qu’Aristote a su radicaliser les formes des propositions et leurs enchaînements. Une proposition représente ce qui est énoncé dans une phrase déclarative, qui peut être affirmative ou négative, vraie ou fausse, et dont la forme la plus simple est la forme prédicative : on attribue un prédicat (P) à un sujet (S) par l’intermédiaire d’un verbe ( ou copule) – par exemple Socrate (S) est (copule) un homme (P).

Dans Les Topiques, ouvrage qui traite de cette méthode qui nous rend capable d’argumenter sur n’importe quel problème proposé sans se contredire, et qu’Aristote appelle la dialectique, la manière d’aborder les points de vue les plus généraux (topoï) sur tel ou tel sujet a amené le philosophe à classer les différents degrés de la prédication . Un prédicat peut en effet se dire d’un sujet de plusieurs manières, selon qu’il est réciprocable (s’il peut à son tour devenir le sujet d’une autre proposition dont le sujet initial devient le prédicat) ou non. S’il l’est, il peut exprimer soit la définition ( l’homme est un animal doué de raison), soit une le propre, ce qui est particulier à un sujet mais qui n’est pas essentiel (le rire est le propre de l’homme). S’il ne l’est pas, il pourra exprimer soit un genre, qui fait partie de la définition du sujet mais qui est plus général (l’homme est un animal), soit un accident, ce qui peut arriver à un sujet sans faire partie de son essence (Socrate est philosophe).
Toute proposition étant ainsi de type prédicatif, Aristote va construire une théorie générale des différentes figures que peut prendre le raisonnement comme enchaînement nécessaire des propositions, chacune d’elle se définissant d’après sa qualité (affirmative ou négative) et sa quantité (universelle ou particulière). Dans les Premiers et Seconds Analytiques, qui forment la troisième partie de son Organon, Aristote développe l’art de la démonstration, ou apodictique, à partir de l’élaboration de ces figures propositionnelles que sont les syllogismes. Chacun de ces dernier est composé de trois propositions : les deux premières, la majeure et la mineure, appelées prémisses, et la dernière qui est la conclusion.

Tous les hommes sont mortels ( prémisse majeure)
Or Socrate est un homme (prémisse mineure )
Donc Socrate est mortel (conclusion)

La première figure du syllogisme tire ainsi sa conclusion de la hiérarchisation logique des propositions : si B (mortel) est affirmé de tout A (être un homme), et A de tout (ou de quelque) C (Socrate), alors B est nécessairement affirmé de tout C. De même, si B est nié de tout A, et A affirmé de tout (ou quelque) C, B est nié de tout (ou quelque) C. Les autres figures possibles des syllogismes s’établiront en fonction de la valeur, quantité et qualité, de la majeur et de la mineur selon que le moyen terme est compris ou non dans l’une ou l’autre. Le syllogisme qui donne la science ou la démonstration apodictique est celui dont les prémisses et la conclusion sont nécessaires, ce qui suppose que la majeure et la mineure doivent être vraies, logiquement correctes, premières et immédiates ; de fait, les propositions premières sont indémontrables – car s’il fallait les démontrer, la recherche de l’enchaînement des causes irait à l’infini, et c’est en ce sens que la logique d’Aristote requiert la science pour être fondée.

Cette formalisation du raisonnement comme art de la démonstration nécessaire doit être mise au service de la science des causes de telle sorte que la conclusion du syllogisme puisse faire apparaître la cause réelle des faits et des choses qui constituent le monde ; autrement dit, l’instrument logique, quoique formel, ne peut valoir indépendamment de la réalité et de la finalité théorétique de la connaissance.