Approches de la philosophie d’Aristote, par Michel Liégeois

A/ La Métaphysique :

Les textes d’Aristote ont été classés au premier siècle avant J.C. par Andronicos de Rhodes et l’on a pris l’habitude d’appeler méta-physique (après, puis, au Moyen-Age, au-delà) les textes placés après ceux de la physique, ce qui explique que l’on ne trouve jamais ce terme chez Aristote lui-même. Cet ensemble de 14 textes constitue la philosophie première, l’étude des premiers principes et des premières causes, c’est-à-dire la connaissance des principes des sciences et de l’action aussi bien que des choses divines. Nous avons vu que la philosophie se constitue en dépassant la simple sensation particulière, grâce à l’imagination et la mémoire, et l’expérience elle-même, car elle est ce savoir qui vise non pas aux seules techniques utilitaires, mais au désintéressement théorique, à la contemplation .

Nous pouvons tenter d’approcher la conception métaphysique d’Aristote à partir des ses deux sens étymologiques qui renvoient à ses deux dimensions majeures :

 – elle est d’une part une onto-logie, un  » discours sur l’être en tant qu’être « , qui porte non pas sur ce qui fait qu’un être est ceci ou cela, mais sur ce qui fait qu’il est un être, qu’il est ce qu’il est, prolongeant (méta) en cela la physique vers une plus grande abstraction et visant à l’universalité : elle se donne alors comme la science qui contient en puissance le particulier, comme savoir des principes les plus universels ;

 – mais d’autre part, elle est aussi théologie, science particulière qui porte sur le genre le plus éminent, trans-physique, au-delà (méta) de la nature, c’est-à-dire savoir du premier principe, Dieu, dont dépendent toutes choses.

C’est en ce sens que la tradition a vu dans la métaphysique d’Aristote une onto-théologie où se rejoindraient ces deux sens d’universalité et de particularité : elle constituerait en effet la philosophie première puisque, comme ontologie, science des définitions et des principes les plus universels, elle représente le fondement des sciences particulières qu’elle précède dans l’ordre de l’intelligibilité ; et, en tant que théologie, elle est la science particulière des premiers principes et des premières causes, science du divin, de Dieu, envisagé comme acte pur et premier moteur immobile de l’univers.

La difficulté de l’ontologie qui tente d’élucider la question de l’être vient principalement de ce que  » l’être se dit en une pluralité de sens « , c’est-à-dire que la copule  » être  » peut signifier des choses différentes, comme  » Socrate est un homme « ,  » Socrate est honnête « ,  » Socrate est plus âgé qu’Alcibiade « , ou encore  » Socrate est plus grand « , où le premier exemple exprime l’essence, le second la qualité, le troisième la relation, et le quatrième la quantité. Pour comprendre une telle pluralité, Aristote nomme ces différents sens de l’être catégories qui représentent, avec celles de temps, de lieu, de situation, de passion, d’action et d’avoir, autant de modes différents d’attribuer (catégoreueïn) des prédicats au sujet de la proposition. Ces catégories ne sont donc pas seulement des divisions possibles du discours, mais représentent surtout des genres de l’être qui sont antérieurs à tout jugement –  » ce n’est pas parce que nous jugeons qu’une chose est blanche qu’elle est blanche, mais c’est parce qu’elle est blanche que nous disons qu’elle est blanche  » ; elles désignent les genres les plus généraux ou genres suprêmes de l’être qui sont incommunicables, irréductibles les uns aux autres, et dont l’unité possible peut être recherchée par rapport à l’idée de substance, c’est-à-dire  » tout ce qui est la cause intrinsèque de l’existence « ,  » toutes les parties qui définissent et expriment ce que les êtres sont en eux-mêmes « , ce qui fait que chaque chose est ce qu’elle est,  » sa forme et son espèce  » (Métaphysique, Delta, IX, 1017 b).  » Ainsi Etre se dit tantôt de ce qui est une substance réelle, tantôt de ce qui n’est qu’un attribut de la substance, tantôt de ce qui tend à devenir une réalité substantielle, tantôt des destructions, des négations, des propriétés de la substance, tantôt de ce qui la fait ou la produit … »(Métaphysique, G, 2, 1003 b, 5-10).

La pluralité des sens de l’être ne se laisse pas pour autant réduire à la seule question de la substance car elle ne peut se déduire de ce principe unique : en réalité, l’être est substance, mais aussi être en puissance et être en acte, être par soi et être par accident, mettant toujours en jeu la quantité, la qualité, la relation etc …Ce qui revient à dire qu’Aristote ne peut donner une réponse unique à la question de l’être .
Tout ce qui existe sur terre, au niveau du monde sublunaire, est en mouvement ou susceptible de mouvement, soit qu’il reçoive celui-ci par communication d’avec d’autres corps, soit qu’il possède en lui-même son propre moteur ; mais le mouvement, qu’il soit interne ou externe, reçoit son principe de mouvement d’un moteur qui ne peut que lui être antérieur, moteur qui est lui-même mû, et ainsi de suite ; et c’est pour cela qu’il s’agit de s’arrêter dans la régression à l’infini en postulant l’existence d’un premier moteur qui meut tout et que rien ne meut : celui-ci peut être assimilé à Dieu, immobile, inétendu et incorporel.
«  Tout ce qui est mû est mû par quelque chose. Or cela s’entend en deux sens : ou bien le moteur ne meut pas par son propre moyen mais par le moyen d’une autre chose qui meut le moteur ; ou bien il meut par lui-même, et alors il est, ou immédiatement après le terme extrême, ou séparé de lui par plusieurs intermédiaires : tel le bâton qui meut la pierre et est mû par la main, laquelle est mue par l’homme ; mais celui-ci meut sans être à son tour mû par autre chose. Certes nous disons que tous les deux meuvent, et le dernier (le bâton) aussi bien que le premier (l’homme) ; mais c’est principalement le premier, car celui-ci meut le dernier tandis que le dernier ne meut point le premier ; c’est-à-dire que sans celui-ci le dernier ne peut mouvoir, tandis que le premier le peut sans l’autre : ainsi le bâton ne mouvra pas si l’homme ne meut pas.
Si donc tout mû est nécessairement mû par quelque chose, il faut qu’il y ait un premier moteur qui ne soit pas mû par quelque chose ; mais si, d’autre part, on a trouvé un tel premier moteur, il n’est pas besoin d’un autre. En effet, il est impossible que la série des moteurs qui sont eux-mêmes mus par autre chose aille à l’infini, puisque dans les séries infinies il n’y a rien qui soit premier. Si donc tout ce qui est mû l’est par quelque chose, et que le premier moteur, tout en étant mû, ne l’est pas par autre chose, il est nécessaire qu’il soit mû par soi.
 »
Physique, livre VIII, 256 a, éditions Les Belles Lettres, 1986.

Ce Dieu aristotélicien est transcendant au monde sublunaire, Pensée qui se pense elle-même et qui n’agit pas directement sur le monde ; nous ne pouvons saisir son Essence que par analogie avec l’expérience du désir non réciproque puisqu’il meut comme désirable ce qui est sans être lui-même mû, qu’il émeut sans être lui-même touché : il est cet idéal immobile, cause finale du monde avec lequel il ne se confond pas et qu’il nous est possible de tenter d’imiter.

B/ La physique :

Elle est la  » philosophie seconde  » qui traite de la manière dont les choses existent et ce qu’est le monde lui-même, c’est-à-dire qu’elle est à la fois une théorie du mouvement et une étude de l’univers, une cosmologie, qui renvoient à la métaphysique.

La nature est définie comme  » le principe intrinsèque par lequel se développe tout ce qui se développe « ,  » mouvement initial qui se retrouve dans tous les êtres naturels et qui réside dans chacun d’eux « , et apparaît ainsi comme ce principe de cohérence et d’organisation qui agit comme cause finale de notre monde. Ce qui est naturel se distingue de ce qui est artificiel en ce qu’il possède en lui-même son propre principe de mouvement et de repos (l’arbre croît de lui-même) – alors que, dans l’art, ce principe est extérieur (un lit en bois ne croît pas, de même qu’il lui faut un agent extérieur pour être). Tout ce qui existe dans la nature est soumis ainsi au mouvement, envisagé comme acte de ce qui est en puissance, accès de la matière à une forme, et qui ne peut être qu’imparfait, car toujours inachevé, à l’instar des saisons et des jours qui perpétuellement se succèdent. La théorie physique du mouvement chez Aristote permet de dépasser les apories des Eléates qui affirmaient qu’entre l’Etre et le Non-Etre il ne pouvait y avoir d’intermédiaire : il faut désormais tenir compte du  » pouvoir être  » ou puissance qui tend sans cesse vers son actualisation (le gland par exemple est un chêne en puissance tout en n’étant pas encore cet arbre) pour donner l’être en acte qui l’achève (le chêne sera un arbre une fois qu’il aura poussé). La nature représente bien ce principe de mouvement en tant qu’actualisation incessante des puissances dont elle finalise le mouvement.

Les êtres naturels sont finalisés car ils tendent à réaliser ce qui est en puissance en eux, et se définissent à l’intérieur de la nature d’après la perfection de leur forme ; ainsi en est-il du vivant comme corps animé qui se hiérarchise selon que sa substance formelle, son âme ou entéléchie (étymologiquement  » énergie agissante « ) est végétative (les plantes), sensitive (les animaux), ou rationnelle(les humains).
Une telle téléologie, discours sur la finalité des choses et des êtres, se comprend pour Aristote à l’intérieur d’une cosmologie fondée sur une conception géocentrique de l’univers divisé en monde sublunaire, imparfait car soumis à la génération et à la corruption, à la finitude, et en monde supralunaire, incorruptible, que représentent les mouvements parfaits des astres autour de la terre. Aux quatre éléments d’Empédocle (terre, eau, air, feu) qui constituent le monde, Aristote en ajoute un cinquième, inaltérable et qui ne se mélange pas aux autres :  » l’éther  » ou  » premier corps  » – que les scolastiques nommeront  » quintessence « , cinquième essence – qui constitue la substance des astres.
En affirmant une différence radicale de nature entre les lois de la physique terrestre, approximatives, et celles de la physique céleste, exactes et mathématisables, Aristote a marqué jusqu’à la Renaissance la vision et la compréhension de l’univers.

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