Approches de la philosophie d’Epicure, par Michel Liégeois

   Ce qu’il y a à la fois d’original et de remarquable dans la philosophie d’Epicure, c’est cette volonté de rendre compte de la nature, de la « physique » au sens étymologique, de manière matérielle, sans faire appel à des forces mystérieuses et incompréhensibles, ou à des êtres surnaturels qu’il faudrait craindre, c’est-à-dire sans avoir recours à des arguments métaphysiques. Non pas qu’Epicure nie l’existence des Dieux – puisqu’ils sont dans les esprits de tous les hommes à travers les simulacres que nous en avons, et qu’ils représentent des modèles de félicité dont il faut s’inspirer pour être sages -, mais tout simplement que, vivant dans des inter-mondes, ni ils ne se préoccupent des affaires humaines, ni ils n’ont crée l’univers. Ce en quoi une telle philosophie de l’immanence introduit une rupture radicale d’avec les mythologies et les traditions religieuses grecques tout autant qu’avec les philosophies de son temps, notamment le Stoïcisme, pour qui nature et Dieu – ou les dieux – ne font qu’un.

   L’univers, pour Epicure, est constitué de corps en nombre infini et d’un vide illimité qui existent depuis toujours : « rien ne naît de rien », et « l’univers a toujours été identique à ce qu’il est aujourd’hui, et il sera toujours ainsi de toute éternité » (Diogène Laërce, X, 39) ; autrement dit, il n’y a jamais eu de commencement du monde, et comme les atomes sont en nombre infini, il existe aussi une infinité de mondes, différents ou semblables au nôtre, dont la création est possible grâce aux intermondes, ces parties de l’univers qui se situent entre les différents mondes.

  Parmi les corps, il faut distinguer ceux qui sont composés de ceux qui ne le sont pas et qui constituent les premiers : ils sont semblables à des corpuscules invisibles, insécables (a-tomeïn, qu’on ne peut couper) et immuables. Les atomes sont ces particules de matière solides, compactes, qui ne contiennent aucun vide, et qui varient selon leur grandeur, leur forme et leur poids, qui est à l’origine de leur mouvement de chute vers le bas. Soumis à la pesanteur, tous les atomes déclinent dans le vide jusqu’à ce que les chocs viennent les contrarier et les fasse changer de direction. Ce mouvement hasardeux, « stochastique », des atomes qui les amène à dévier hors de leur ligne de chute due à leur pesanteur, et qui fait qu’ils composent et décomposent les corps qui forment le monde, Epicure le nomme « clinamen », dont la portée philosophique est considérable. En effet, non seulement le clinamen permet d’expliquer la constitution atomique du monde, mais surtout il fonde de manière cosmique et matérielle, c’est-à-dire de façon non métaphysique, la possibilité que l’homme a d’être libre, de ne pas être soumis au Destin : le libre-arbitre n’est rien d’autre qu’un effet de la déclinaison de ces atomes très subtils qui constituent la pensée.

  Car notre esprit est matériel, de même nature que le corps, mais composé d’atomes plus subtils et plus fins, et notre conscience naît de la combinaison d’atomes eux-mêmes sans conscience. L’âme pâtit et agit avec le corps, et se compose de ces quatre éléments que sont le souffle, le feu, l’air, et une substance qui ne possède aucun nom mais qui est plus subtile et plus mobile que les trois autres ; l’âme se divise elle-même en deux parties, l’une, qui est intimement liée au corps et diffuse en lui, et l’autre, qui est enfermée dans la poitrine et qui n’a pas de rapport direct avec le corps : c’est là que s’exerce la distanciation avec ce qui affecte le corps et que se trouve l’activité volontaire qui présuppose le choix de tel ou tel simulacre plutôt que tel autre.
En eux-mêmes, les atomes ne possèdent pas de qualités, comme la couleur, l’odeur, le son …, ils sont inaltérables : c’est de leur position, de la manière dont ils se composent pour former les corps que proviennent les qualités. Ce que nous percevons se trouve ainsi dans les choses elle-mêmes, et leurs qualités traduisent soit des attributs qui leur appartiennent de manière permanente, soit des accidents, qui ne sont que provisoires.
Le temps représente en ce sens l’accident des accidents, il ne fait pas partie de la structure du monde uniquement composée des atomes et de l’espace où ils se meuvent de manière hasardeuse. C’est des événements eux-mêmes que découle le sentiment de ce qui s’est accompli dans le passé, et le sage épicurien peut à tout moment se soustraire au présent en se souvenant du temps passé.

  Aussi, pour être heureux, il suffit de l’avoir été ne serait-ce qu’une seule fois, et de choisir d’actualiser un tel sentiment lorsque nous le désirons. Par ces exercices de pensée, le sage peut se créer des joies permanentes, même au seuil de la mort, en se souvenant par exemple des moments d’amitié ; ainsi Epicure, malade et au crépuscule de sa vie, s’adresse-t-il à Idoménée en ces termes : « Je vous écris à la fin d’un heureux jour de ma vie : mes maladies ne me laissent pas et elles ne peuvent plus augmenter ; à tout cela j’oppose la joie qui est dans mon âme grâce au souvenir de nos discussions passées. » (Diogène Laërce, X, 22).

  La physique d’Epicure n’a pas ainsi pour finalité la connaissance matérialiste de l’univers et ce qui le compose pour elle-même, mais elle a avant tout pour fonction de nous délivrer de l’ignorance qui produit en nous la crainte et la superstition, et qui nous empêchent d’être heureux.

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