Approches de la philosophie d’Epicure, par Michel Liégeois

   Cette partie de la philosophie d’Epicure nous enseigne comment accéder à la sagesse, qui est le vrai bonheur que représente une vie fondée sur le plaisir. Mais pour réaliser cela, encore faut-il se débarrasser de ces maux que sont la crainte des Dieux et l’idée de la mort, comme des croyances selon lesquelles le bonheur est inaccessible durant notre vie et qu’on ne peut supporter la souffrance.
L’éthique épicurienne se donne comme un quadruple remède à ces maux, et, puisque, à tout âge, réaliser une vie heureuse n’attend pas, il y a une urgence à entreprendre de philosopher :

 » Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni, vieux, ne se lasse de la philosophie. Car il n’est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, pour assurer la santé de l’âme. Celui qui dit que le temps de philosopher n’est pas encore venu ou qu’il est passé, est semblable à celui qui dit que le temps du bonheur n’est pas encore venu ou qu’il n’est plus. De sorte que ont à philosopher et le jeune et le vieux, celui-ci pour que, vieillissant, il soit jeune en biens par la gratitude de ce qui a été, celui-là pour que, jeune, il soit en même temps un ancien par son absence de crainte de l’avenir. Il faut donc méditer sur ce qui procure le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et, lui absent, nous faisons tout pour l’avoir.
Ce que je te conseillais sans cesse, ces enseignements-là, mets-les en pratique et médite-les, en comprenant que ce sont là des éléments du bien vivre.
 »
Epicure, Lettre à Ménécée, 122-123, PUF, collection Epiméthée, 1990, page 217.

Que les dieux ne soient pas à craindre, la physique nous l’a déjà enseigné, puisque ceux-ci, vivant dans les intermondes, ne se soucient aucunement des affaires humaines, contrairement à ce que disent les traditions et les religions. Etant donné la nature des dieux, les hommes ne devront redouter de leur part ni colère, ni vengeance, ni châtiment, bref, aucun mal, mais du même coup, ils ne devront en attendre aucun bien, c’est-à-dire aucun miracle ni aucune faveur ; ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’il ne faille pas les vénérer, prier ou fêter, car ceux-ci constituent avant tout des modèles à suivre dans notre vie, mais à la condition de s’être débarrassé de toute superstition à leur égard.
Quant à la mort, il n’y a pas lieu non plus de la craindre, puisqu’étant la perte de toute sensation, elle n’est somme toute qu’une simple modification atomique, qu’un simple changement physiologique , qui nous est étranger tant que nous sommes en vie : contre les traditions religieuses, philosophiques et culturelles, Epicure affirme que la mort ne peut être objet d’aucune spéculation métaphysique, qu’elle ne peut que nous laisser indifférents alors que nous sommes vivants :

«  Habitue-toi à penser que la mort n’est rien par rapport à nous ; car tout bien – et tout mal – est dans la sensation : or la mort est privation de sensation. Par suite la droite connaissance que la mort n’est rien par rapport à nous, rend joyeuse la condition mortelle de la vie, non en ajoutant un temps infini, mais en ôtant le désir de l’immortalité. Car il n’y a rien de redoutable dans la vie pour qui a vraiment compris qu’il n’y a rien de redoutable dans la non-vie. Sot est donc celui qui dit craindre la mort, non parce qu’il souffrira lorsqu’elle sera là, mais parce qu’il souffre de ce qu’elle doit arriver. Car ce dont la présence ne nous cause aucun trouble, à l’attendre fait souffrir pour rien. Ainsi le plus terrifiant des maux, la mort, n’est rien par rapport à nous, puisque, quand nous sommes, la mort n’est pas là, et, quand la mort est là, nous ne sommes plus. Elle n’est donc en rapport ni avec les vivants ni avec les morts, puisque, pour les uns, elle n’est pas, et que les autres ne sont plus. »
Epicure, Lettre à Ménécée, ibid., 125, page 219.

L’éthique d’épicure est un hédonisme qui se fonde sur la thèse selon laquelle « le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse« .
Epicure entendait par « plaisir » essentiellement les plaisirs corporels, ceux de la chair, du ventre. Mais il ne s’agit pas pour autant de plaisirs grossiers ou vulgaires, de débauche, ni de plaisirs « en mouvement », qu’il faut sans cesse satisfaire, comme on pouvait les trouver chez les successeurs d’Aristippe de Cyrène, pour qui seule la recherche de la jouissance était la vraie fin à suivre. Bien au contraire, le plaisir, essentiellement corporel, est celui qui est conséquent avec la philosophie atomiste ; celle-ci postule en effet que tout ce qui est doit exister dans la plénitude de son être pour peu que rien ne vienne le troubler ; lorsque rien ne manque au corps, qu’il possède tout ce qui lui est nécessaire, il peut jouir d’un plaisir stable, en repos, c’est-à-dire d’un plaisir « catastèmatique », constitutif, et qui est l’expression de l’équilibre des atomes qui le composent.

Aussi faut-il viser à l’absence de troubles en nous, à l’ataraxie qui, seule, nous donne la paix de l’âme en supprimant les craintes et l’agitation des désirs, en se subordonnant à cette seule fin véritablement estimable qu’est le plaisir catastèmatique. La recherche du plaisir comme « absence de douleur » ne doit donc pas être entendue négativement, comme quelque chose que l’on retranche à ce qui est, mais positivement, comme ce qui traduit un équilibre corporel qui nous fait vivre en harmonie avec nous mêmes aussi bien qu’avec la nature. Tout plaisir est, par essence, physique, naturel, et ceux de l’âme n’en sont que des variétés ; celle-ci est capable, grâce aux sensations, d’anticipation et de délibération, elle nous permet de choisir parmi les plaisirs ceux qui excluent toute souffrance à venir, car « aucun plaisir n’est en soi un mal, mais les effets de certains plaisirs apportent avec eux de nombreux troubles plus intenses que les plaisirs qui les ont causés« .

Nous pouvons donc atteindre le bonheur, mais à condition de ne pas rechercher n’importe quels plaisirs et de nous livrer à un calcul permettant de prendre en compte seulement ceux qui nous rendent véritablement heureux. Pour cela, il faut distinguer les plaisirs qui sont naturels et nécessaires, comme manger ou boire, de ceux qui, pour être naturels, n’en sont pas pour autant nécessaires, comme manger une nourriture raffinée, ou trop manger ou trop boire, et dont les conséquences amènent le déséquilibre du corps, et donc la douleur. Quant aux plaisirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires, comme la recherche du pouvoir, des honneurs, ou des richesses, ils proviennent de l’ignorance, de l’opinion creuse et ne peuvent amener aucune vie stable et équilibrée.
Seule la première sorte de plaisirs, ceux qui sont naturels et nécessaires, doit être recherchée : c’est dire que la vie heureuse doit se fonder sur la modération des plaisirs, la recherche du juste milieu, tout excès entraînant invariablement en nous des déséquilibres qui rompent l’harmonie des atomes qui composent notre corps. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut toujours chercher à satisfaire nos désirs, ni qu’il faut fuir toutes les douleurs et toutes les souffrances ; c’est en essayant au contraire d’en surmonter certaines, grâce à l’intervention de la raison et de la volonté qui donnent leur adhésion ou non à telle ou telle inclination, que l’on peut éprouver aussi un plaisir qui n’en a alors que plus de valeur.
La douleur pouvant être surmontée, puisqu’elle est imputable principalement à notre manque de discernement, à notre mauvais jugement dû à notre ignorance des choses, la vie heureuse est possible grâce à la réalisation des plaisirs que l’on choisit.

Libéré des craintes et des superstitions, n’ayant que peu de besoins, vivant à l’écart de la société, le sage épicurien peut prétendre mener une vie paisible et tranquille, être heureux au milieu des tempêtes qui agitent le monde. La philosophie matérialiste et hédoniste d’Epicure nous enseigne qu’il appartient ainsi à chaque homme d’être l’artisan de son propre bonheur.

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