par Yves Dorion

« Lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui se faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j’y ai fait réflexion, et que j’ai reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus été ému. Ainsi lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c’est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu’un défaut, qui nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l’exemple que j’ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d’avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également ; et que, le principal bien de la vie étant d’avoir de l’amitié pour quelques uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l’esprit, et non dans le corps, je crois qu’elles doivent toujours être suivies ; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l’esprit sont réciproques, ce qui n’arrive pas souvent aux autres.

Lettre à Chanut du 06 juin1647

EXPLICATION

Ce passage de la lettre à Chanut mieux que « du bon usage de nos inclinations secrètes », car ce ne sont pas celles-ci qui sont cachées, pourrait s’intituler : «  du rôle que nous pouvons légitimement accorder aux motivations secrètes de nos inclinations ». Nos affections sont en effet motivées, pour une part, par des causes qui échappent à notre connaissance. Nous croyons aimer une personne pour ses mérites ; il se peut cependant que ce soit pour une tout autre cause, inconnue de notre conscience, et qui n’est pas nécessairement un mérite. Nos sentiments ne sont pas fondés sur de justes raisons ; ils peuvent être profondément injustes. Faut-il aimer les personnes vers lesquelles nous portent spontanément nos inclinations ? Il y a là un problème moral, surtout si l’on pense que nous avons aussi des répulsions. Aussi serons-nous prudents et honnêtes en recherchant les causes de nos affections afin de nous défaire éventuellement de celles qui sont mal fondées. Cependant cela ne veut pas dire pour autant que les motivations secrètes de nos inclinations n’ont aucun rôle légitime à jouer dans nos affections. Car les gens qu’il est juste d’estimer sont nombreux, et nous ne pouvons entretenir de relation personnelle avec tous. C’est pourquoi parmi eux nous aimerons ceux vers lesquels nous pousse quelque secrète motivation, d’autant plus justement qu’elle est fondée sur les qualités de l’esprit et, par suite, réciproque.

Descartes part d’un exemple personnel, ou censé tel. Il rapporte comment il s’est débarrassé d’une inclination, qui était si mal fondée qu’elle le portait irrésistiblement vers un défaut. Le ressort en était une association d’idées et il lui a suffi de la découvrir pour la désamorcer. Il a longtemps préféré aux autres les femmes affectées d’un strabisme convergent. Si étrange que pût paraître cette élection, d’une part il ne pouvait s’en défaire, de l’autre il n’en savait pas la raison. Mais c’est justement ceci qui était cause de cela. Cette inclination ne jouait, bien qu’elle le portât vers un défaut, que parce que sa cause était inconnue. Sans doute y avait-il dans ce rapport de quoi irriter le philosophe, et il y a réfléchi. Son ressort était dans une association d’idées, elle-même nullement gratuite, mais inscrite dans l’enfance. Quoiqu’il ne l’affirme pas, on peut penser avec quelque vraisemblance que cette amour enfantine était son premier amour. En tout cas cette affection joue un rôle éminent dans son histoire personnelle, puisque c’est elle qui a associé, du simple fait que les deux choses étaient simultanées, l’amour et le strabisme. La petite fille qu’il aimait était «  un peu louche ». Cette conjonction suffisait à constituer un rapport fort, quoique illégitime. La raison pour laquelle on aime (mais y en a-t-il même une ?) est moins facile à apercevoir qu’une telle circonstance particulière, assez bizarre pour être retenue.
Ce n’est assurément pas parce qu’elle louchait qu’elle était aimée de lui, peut-être serait-il plus juste d’estimer qu’il l’aimait bien qu’elle louchât, cependant un lien infrangible était noué entre les deux choses. Du moins était-il infrangible aussi longtemps qu’il était oublié, inaccessible à la conscience. Il a aimé les femmes affectées de ce défaut aussi longtemps qu’il a échappé à sa conscience que son amour d’enfance était en quelque sorte le prototype de ses amours d’adulte. Il voyait sans doute bien que loucher est un défaut, mais il ne pouvait cependant pas s’empêcher de préférer aux autres les femmes qui en étaient affectés, il ne cessait pas d’être ému par elles plus que par les autres, car il ne voyait pas qu’il retrouvait en elles son amour d’enfance. Inversement lorsque sa réflexion sur cette étrangeté fit revenir à sa mémoire la petite fille d’autrefois, le rapport se dénoua et, parce qu’il jugeait que le strabisme était un défaut, il fut libéré de cette inclination. C’est la prise de conscience qui est libératrice. L’association d’idées, qui est inconsciente, exerce sur les affections une contrainte, dont on est émancipé dès lors qu’elle devient consciente. On peut continuer d’aimer les personnes qui présentent telle qualité (de préférence à tel défaut), mais ce n’est plus par une contrainte, c’est par un choix. La prise de conscience est la condition à la fois nécessaire et suffisante de la libération.
De ces considérations psychologiques on passe au plan moral, montrant quel risque il peut y avoir à laisser jouer librement de tels ressorts secrets. L’enjeu de la prise de conscience de ce qui était caché est cathartique. La mise en évidence du mécanisme psychique, en l’occurrence la découverte du rôle de l’association d’idées en général, n’est pas une curiosité de la psychologie amusante. C’est un moyen d’action. Les associations d’idées se fondent sur les circonstances et non sur la raison. Leur mise en place est accidentelle, en ce sens que rien dans leur essence ne lie les deux choses associées. Rien ne lie dans leur essence le strabisme et l’amour. Ils ne sont liés que par les circonstances, accidentellement. S’il était possible que les choses fussent associées par la raison, l’amour serait lié plutôt à la pureté du regard. Certes nous ne sommes pas stupides et nous n’allons pas associer n’importe quoi. Nous n’allons pas aimer ce qui serait insupportable à la raison. Néanmoins, comme le montre suffisamment l’exemple de cette lettre, il se peut que dans nos premières affections interviennent des circonstances, certes supportables, mais qui n’en sont pas moins des défauts.

On pourrait d’ailleurs ajouter au propos de l’auteur qu’il se peut faire que pour des raisons analogues nous détestions des qualités. Le problème moral se pose donc tout aussi bien relativement aux personnes qu’au contraire nous détestons. Si telle personne que nous avons dans notre enfance détestée était, mettons, perspicace, il se pourrait faire que nous détestions ensuite la perspicacité. Ce qui serait fâcheux, tout autant que d’aimer les sottes et bien davantage que d’aimer les femmes louches. Par conséquent un homme sage ne doit pas se laisser aller à la passion d’aimer sans avoir fait réflexion sur la valeur de telle circonstance présente en les personnes qu’il aime. Il se peut que ce soit une taille fine, des cheveux bouclés, l’humour, la vivacité, la générosité, choses auxquelles certes il n’y a rien à redire, mais il se peut aussi que ce soit bien autre chose. Car encore une fois, aussi longtemps qu’on ne produit pas une réflexion semblable à celle du philosophe afin de retrouver la trace de ses fondements enfantins, l’amour ne se commande pas. Et celui qui découvrira que son inclination le porte vers un défaut devra lui aussi en rechercher la cause secrète afin de pouvoir s’en débarrasser.
Lorsque cependant ce vers quoi nous penchions secrètement s’avère être une qualité, il n’y a pas lieu de combattre l’inclination. Celle-ci d’ailleurs sera mutuelle, si la qualité recherchée est de l’esprit. D’elle pourra naître une grande joie. Autant les motivations secrètes de nos inclinations doivent être éliminées lorsqu’elles nous entraînent à aimer ce qui est un défaut, autant il est raisonnable de les laisser jouer librement lorsqu’au contraire elles nous font aimer une qualité. Certes il peut y avoir une injustice à aimer les gens intelligents et bruns davantage que les gens intelligents et blonds ! Mais il faut s’y résoudre. Les gens qui présentent tel mérite suffisant pour les faire aimer légitimement sont si nombreux que nous ne pouvons manifestement entretenir de relation amicale ou amoureuse avec tous. Nous devons bien nous résoudre à accepter une part de hasard dans les relations humaines. Elles ne peuvent être fondées entièrement sur la raison. Il y a une part de rencontre dans l’amour. Et ce qui fait que la rencontre a lieu c’est, bien plus que ses conditions matérielles (être au même lieu au même moment), la secrète affinité qui porte l’un vers l’autre. On peut douter de l’opportunité d’une inclination qui porte vers une qualité physique (cf. supra), toujours discutable parce qu’elle n’est peut-être fondée que sur un préjugé. Les changements de la mode le montrent assez. On peut se rapporter pour en juger, par exemple, au catalogue de Don Giovanni. Nous ne pouvons d’ailleurs être assurés que la personne dont nous chérissons les qualités du corps, chérira réciproquement celles du nôtre.
Mais on ne peut douter que l’inclination qui nous porte vers une qualité de l’esprit soit une bonne chose. Ce qui la distingue en effet de la précédente c’est que les personnes qui aiment la finesse ont de l’amitié les unes pour les autres, que celles qui aiment la sincérité ont de l’amitié les unes pour les autres, etc., bref que les qualités de l’esprit, parce qu’elles sont aimées chez les autres en même temps que cultivées chez soi, sont la cause d’un amour réciproque. Si l’amour d’une qualité physique me porte à aimer une personne qui en retour m’aime aussi, ce n’est que le résultat d’un hasard. Par contre l’inclination vers une qualité d’esprit crée les conditions d’un amour mutuel. Là se trouve la raison pour laquelle elle doit être suivie. Ce qu’elle rend possible n’est pas moins que le bonheur. Il n’y a en effet pas de plus grand bien à attendre de la vie que d’entretenir de l’amitié, et à plus forte raison de l’amour, ce qui ne se peut faire qu’avec un nombre petit de personnes de qualité.

Le Discours de la méthode (deuxième partie) fait remarquer que nous avons été enfants avant que d’être hommes. Cette lettre en donne l’illustration. Elle nous découvre des pensées dont nous sommes incapables de rendre compte. Ce sont même des pensées que nous ne savons pas avoir, autrement dit inconscientes. Certes elles ne sont inconscientes que dans le sens où elles sont latentes, non dans celui où elles seraient refoulées. Elles ne sont pas conflictuelles avec les pensées de la conscience, elles peuvent aisément être rendues conscientes. Il est pourtant vrai que leur passage à la conscience a un rôle libérateur à jouer, au moins dans le cas où elles sont critiquables. Une catharsis en est rendue possible : le penseur qui les pensait sans savoir qu’il les pensait en était asservi. Les sachant maintenant, il peut ne plus aucunement les penser et s’en libérer. Cependant dans le cas où elles sont légitimes il peut aussi les avouer d’autant plus sereinement qu’elles sont source des affections les plus capables de donner le bonheur.

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