par Hubert Caron, professeur de philosophie

Malheureusement, les choses ne sont plus tout à fait si claires ni si évidentes de nos jours, qu’elles l’étaient aux fondateurs de notre science. C’est qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de nous en tenir au niveau des seuls principes. Après trois siècles de développement constant, les sciences ont derrière elles une histoire déjà longue. Les sciences “vraies” ont parfois commis bien des erreurs et leurs “évidences” les plus fermes ont été remises en cause. La limite entre les vraies et les fausses sciences en est devenue mouvante et fluctuante, en tous cas moins tranchée que cette opposition claire du certain et du douteux que l’on rencontre dans l’idée cartésienne de la science. Entre les deux s’est ouvert une brèche : celle du probable, zone trouble où les sciences elles-mêmes deviennent un peu fausses et les fausses sciences par contre-coup sans doute moins improbables. Quelle science au fond n’est pas fausse ? Quelle science par conséquent ne serait pas un peu vraie ? Jusqu’à Pasteur, l’hypothèse de la “génération spontanée” conserve quelque prestige parmi les savants ; et il faudra longtemps avant que la biologie se ne débarrasse du fameux “principe vital”, vieille subsistance de l’animisme. La liste des erreurs scientifiques serait même étonnemment longue, puisque toute découverte scientifique sur un quelconque phénomène contient par nature l’invalidation des explications antérieures sur le dit phénomène. Les sciences ne progressent en fait qu’en rectifiant constamment leurs erreurs. Ce qui signifie qu’elles se trompent, qu’elles sont toujours confrontées à l’erreur, que la recherche est un effort incessant pour tenter d’échapper aux erreurs du moment. Certaines sciences, comme la physiognomonie, qui établissait des analogies téméraires entre les formes des têtes animales, l’aspect des visages, et les caractères individuels, ont finalement été abandonnées. Mais ce qui parait encore plus grave, c’est que cette suite d’erreurs rectifiées qui constitue le progrès scientifique, est parfois loin d’être une avancée continue produisant peu à peu une somme de résultats acquis et définitifs. Le siècle de Newton, ébloui par sa Mécanique Céleste, s’est bien moqué des fameux “tourbillons de M. Descartes”. Et pourtant, la théorie de la relativité généralisée a non seulement montré les limites du système de Newton, mais l’astro-physique en découvrant les galaxies a redécouvert les tourbillons célestes. “Quelle vérité, si ferme et si assurée ne sera pas remise en cause demain ?” risque-t-on effectivement de se demander. Même la géométrie d’Euclide nous semble désormais bien peu absolue. C’est une axiomatique possible parmi d’autres. Et le théorème d’incomplétude de Gödel a ruiné l’espérance d’une auto-fondation absolue des systèmes axiomatiques. Les sciences mathématiques nous apparaissent donc plus relatives. Comment oser parler dans ces conditions de “vraies sciences” ? De quel droit dénier aux “fausses sciences” leur prétention à un effort “ouvert” de recherche ?
L’histoire des sciences a, du reste, conduit les épistémologues et les philosophes des sciences à établir des degrés de scientificité. Ainsi a-t-on distingué entre les sciences de la nature, qui expliquent avec exactitude les phénomènes en rendant compte intégralement des causes, et les sciences humaines, qui sont contraintes devant la complexité de leur objet (l’homme) d’interprêter en présentant les motifs premiers d’un comportement ou d’une action. L’histoire, la sociologie ou l’économie, ne sont donc pas des sciences au même tître que la physique ou la chimie. En témoigne les difficultés de prévision que l’on y rencontre, signes qu’elles ne peuvent évacuer l’influence des “aléas”. Ces sciences ne pêchent pas par manque de méthode scientifique, mais elles sont parfois comparables à la météorologie : sans doute les faits y sont-ils observés scientifiquement, mesurés et quantifiés, sans doute les modèles explicatifs y sont-ils élaborés mathématiquement (au besoin à grand renfort d’informatique), mais il suffit d’un “aléa” imprévisible pour perturber le système tout entier. L’incertitude s’installe petit à petit au coeur même des résultats. Ce n’est donc pas seulement parce qu’elles se trompent que les sciences sont incertaines. Il semble qu’à bien des égards l’incertitude habite aujourd’hui la vérité scientifique elle-même. Ce paradoxe a même gagné les sciences de la nature. Ainsi Heisenberg a-t-il même établi pour la physique des particules, de célèbres relations d’incertitude : “on ne peut déterminer exactement la vitesse et la position d’un électron gravitant autour d’un noyau atomique”. La loi scientifique, à ce niveau atomique, n’exprime plus alors un rapport objectif entre deux phénomènes naturels ; elle exprime un certain rapport de l’observateur au phénomène, elle est “un rapport de rapport”, une loi exprimant une probabilité sur la base d’un calcul statistique. Les lois de la physique quantique sont des lois de nature statistique, comme déjà celles de la thermo-dynamique. Un physicien ne peut pas connaitre d’avance la puissance exacte d’une réaction nucléaire : personne ne sait d’avance la puissance exacte d’une bombe nucléaire. On a, par conséquent, assisté au cours du siècle à “une décomposition du principe du déterminisme”, écrit Heisenberg dans son ouvrage La nature dans la physique contemporaine… C’est l’ensemble des théories scientifiques qui en parait un peu moins sûr. Mais si les savants reconnaissent être ébranlés jusqu’aux fondements de leur certitude, alors comment répondre aux fausses sciences ? De “fausses sciences” ne pourront-elles à leur tour arguer de cette incertitude pour faire valoir leur recherche sur les phénomènes les plus incertains, les plus paradoxaux, les plus “para-normaux” ? Que répondrons-nous à la para-physique, lorsqu’elle prétend pouvoir développer des théories sur le continuum entre psychisme et matière ? Lorsqu’elle formulera l’hypothèse d’ une vie psychique des particules sub-atomiques ?
Faut-il même pousser plus avant le paradoxe et soutenir, avec Paul Feyerabend et son scandaleux Contre la méthode, une “théorie anarchiste de la science” ? D’après lui, les grandes avancées de la connaissance scientifique n’ont été possibles que parce que des penseurs ont transgressé les règles méthodologiques communément admises. “Toutes les méthodologies ont leurs limites, et la seule “règle” qui survit, c’est : ”tout est bon !”, affirme-t-il. En maniant avec plaisir la provocation, Feyerabend va jusqu’à affirmer que la démarche scientifique ne suit finalement aucune méthode absolue, que la conviction scientifique n’est souvent que le fruit d’une propagande, que la science n’est qu’une forme de pensée parmi d’autres, pas plus pertinente que le mythe. Les théories scientifiques seraient “incommensurables” les uns aux autres et valables seulement à l’intérieur de systèmes de croyance, à l’intérieur d’une idéologie dominante. La science deviendrait dès lors l’expression occidentale d’une forme particulière de rationalité, la science “occidentale”. Cette forme de rationalité serait l’émanation d’un pouvoir économique, d’une tyrannie particulière d’un système économico-techno-politique. Qui pourrait dès lors reprocher aux sciences “parallèles” de vouloir y échapper ? Les para-sciences ne seraient-elles pas tout au contraire à l’avant-garde de la recherche ? Mais nous ne pensons pas qu’il faille pousser jusque là le paradoxe.

Il est vrai que les sciences évoluent, se transforment, que les résultats de la recherche sont parfois remis en question. Mais on ne peut en conclure à une relativisation complête de la vérité, à la faveur de laquelle le vrai et le faux seraient inter-changeables selon les époques ou les lieux, donnant ainsi prise aux arguments des fausses sciences. L’évolution des sciences est une évolution dialectique : elle procède par erreurs rectifiées. Certains résultats sont alors plutôt dépassés que niés, en un sens ils demeurent vrais. Les méthodes se précisent, la recherche s’approfondit en se remettant en cause. Peu à peu la grande majorité des résultats restent acquis, indépassables. Mais ce serait un signe de fausseté de tenir ces résultats pour définitifs et de ne pas continuer de chercher à les affiner en prétendant instituer une science immuable. Des résultats qui n’évoluent pas, des théories figées, anhistoriques, ce sont au contraire des marques sûres de tromperie.
L’histoire d’une vraie science est au contraire indéfiniment progressive. Jamais une recherche scientifique ne parviendra à épuiser son objet, jamais une vraie science ne sera achevée. C’est pourquoi l’objet scientifique a été appelé par Kant “l’objet transcendantal = X”. La dénomination veut marquer le fait que toute recherche scientifique ne cesse de développer des séries d’approximations sur un objet dont le caractère problématique, énigmatique se renforce au fur et à mesure de son explication. Jamais la biologie ne parviendra à connaître pleinement et définitivement le fonctionnement du vivant, et même le progrès des recherches ne fait qu’épaissir l’énigme, en rendant de plus en plus complexes les systèmes explicatifs. Plus le savant connait, plus il découvre qu’il ne sait pas. Cela signifie bien, qu’absolument parlant, toute vraie science est en un sens fausse. Mais cela ne signifie pas que la vérité soit relative et la raison particulière, puisque précisement pour continuer de rechercher il faut être réglé a priori sur une idée absolument vraie de l’objet scientifique, laquelle est l’expression même de l’universalité de la raison. Les épistémologues, après les philosophes, tentent de mettre au jour les critères permettant d’affirmer que telle discipline est ou non une science, et de décrire la méthodologie nécessaire pour qu’une démarche puisse être qualifiée de scientifique. De ce point de vue, il peut paraître pertinent de rappeler le subtil critère énonçé par Karl Popper dans La logique de la recherche scientifique (1935). C’est le “critère de démarcation” (ou de “falsifiabilité”). Popper part d’une critique de la valeur de l’induction. La logique inductive ne peut atteindre ni un certain dégré de véridicité, ni un certain degré de probabilité : “les théories scientifiques ne sont (…) jamais vérifiables empiriquement” . La confirmation que peut en effet apporter une proposition expérimentale à une proposition théorique n’est jamais inductive de vérité : une conséquence vraie peut découler de prémisses fausses (Popper se fonde ici sur la loi de l’implication, d’après laquelle “le faux implique le vrai est valide”). Popper abandonne donc la voie positive de la confirmation pour prendre la voie négative de la réfutation : l’expérience peut réfuter la théorie, elle ne peut jamais la confirmer. C’est ce que Popper nomme “réfutabilité” ou “falsifiabilité”. D’après ce critère, la démarcation entre un énoncé scientifique et un énoncé non-scientifique devient parfaitement clair. Sans doute les fausses sciences ont-elles parfois des “preuves” à faire valoir. Mais ce qui caractèrise un énoncé pseudo-scientifique, c’est de ne pas être “réfutable”, c’est-à-dire de ne laisser aucune possibilité de le remettre en question, par l’observation ou par l’expérimentation. Ainsi, dire : “il existe quelque part un serpent de mer préhistorique vivant” n’est pas un énoncé scientifique, car l’énoncé n’est pas réfutable. A l’inverse, un énoncé scientifique est réfutable mais pas réfuté : “il y a des éléphants au zoo de Vincennes”. Popper se fondait sur ce principe pour critiquer la scientificité de la psychanalyse ou de la dialectique marxiste, qui ont toujours réponse à tout. Une vraie science n’est pas une science omni-sciente, c’est une science qui a parfaitement conscience du caractère approximatif de ses théories, et qui pour en rectifier la fausseté s’efforce de rechercher des expériences susceptibles d’invalider tel ou tel pan de la théorie. Une fausse science est a contrario une science incapable de produire les conditions d’une falsification, c’est une science qui a toujours réponse à tout, à toutes les formes d’objection qu’elle interprète alors comme une résistance à la théorie ou refus idéologique. La subtilité du critère de Popper tient à ce qu’il montre que la vraie science est celle qui se trompe et s’enrichit constamment de ces erreurs, tandis que la fausse science campe sur ses positions, sur sa théorie figée en prétendant qu’elle dit vrai. Mais la possibilité de rencontrer le faux est une marque de recherche du vrai.
La subtilité du critère de Karl Popper permet ainsi de donner une réponse inattendue à la question : “qu’est-ce qu’une fausse science ?”. Une fausse science est une science qui prétend arbitrairement être vraie, qui s’enferme dans sa pétition de vérité et refuse par conséquent de se soumettre à l’épreuve de la contre-vérité. A l’inverse, il faut dire qu’une vraie science est une science qui se sait fausse, et c’est pourquoi elle cherche toujours à élaborer des expériences susceptibles non de corroborer ce qu’elle sait déjà, mais au contraire d’invalider ce qu’elle sait. Cette attitude ne fait qu’un avec l’effort de recherche et de rectification qui caractèrise l’attitude réellement scientifique. Une “vraie science” n’est pas une science qui ne se trompe pas, mais une “fausse science” est une science qui prétend ne pas se tromper. La vraie science est consciente de sa vérité, et s’efforce en conséquence d’opérer dans ses approximations de la vérité le maximum de vérifications possibles. La fausse science est celle qui a autre chose en vue que le vrai et s’efforce d’occulter son rapport mensonger à la vérité.
On découvre ainsi qu’une fausse science n’est pas seulement fausse au sens où elle énoncerait bel et bien des contre-vérités, où elle énoncerait des erreurs. Une fausse science est aussi une science fausse, c’est-à-dire globalement faussée, à la fois par un défaut de scientificité dans la démarche, mais aussi et surtout par une intention plus ou moins honnête, par un dessein trompeur et hypocrite. Les fausses sciences ne recherchent pas la vérité, elles jouent de nos ignorances, de nos angoisses, et s’appuient sur notre crédulité. Leur dessein est toujours extérieur à la science : en témoignent leurs victimes, manipulées à des fins commerciales, escroquées et même parfois poussées au suicide. L’église de scientologie, qui joue sur le double tableau du scientifique et du religieux, est devenu un holding multi-national dont les techniques sont analogues à celle des sectes : elle déclare à ses membres que leur corps n’est qu’un simple véhicule destiné à des entités inter-galactiques, les “Thétans”. Mais la force immense de ces Etres est contrariée par les “engrams” dont on détecte la présence en chacun grâce au fameux lecteur électro-psychosique ou lecteur E (inventé par le fondateur “génial” et d’ailleurs multi-milliardaire de l’Eglise, Hubbard). Il faut alors une méthode appelée “Audit”, combinaison de psychothérapie et de confessions pour guérir de ses “Engrams”… Les techniques de manipulation sont opérantes et bon nombre d’”adeptes” faibles ou troublés sont bientôt disposés à donner leur argent pour trouver un illusoire bonheur. Les sectes trouvent ainsi dans l’expansion de ces fausses sciences un soutien pour leurs techniques de manipulation.
Mais il n’y a pas que les sectes qui transforment les individus en victimes des “vérités” qu’elles énonçent. D’une façon plus générale, il y aurait lieu de s’interroger sur les enjeux sociaux et politiques des doctrines les plus officielles. Il convient de souligner combien de desseins, parfois plus pernicieux et plus dangereux encore que ceux des sectes, peuvent fausser la stricte perspective scientifique. Il n’est pas nécessaire d’être membre d’une secte pour avoir l’esprit sectaire. L’histoire de notre siècle a montré combien les influences idéologiques sur les théories scientifiques étaient porteuses de périls. N’est-ce pas aux pires régimes politiques qu’il revient d’avoir tenté de fausser la vérité au nom de la politique ? N’est-ce pas en plein régime stalinien, que le biologiste Lyssenko a soutenu la théorie de la transmission héréditaire des caractères acquis, pour la plus grande gloire de l’Union Soviétique et de la “science marxiste” : cette hypothèse, dont on a montré depuis la fausseté, a cependant fourni une justification inespérée au régime, qui dans le même temps transformait des masses d’hommes en esclave du travail, mais d’un travail promu, par la conjonction soudaine d’un postulat de la philosophie marxiste et d’une preuve administrée par une biologie irréfutablement scientifique, au rang incontestable de “formateur”. Ainsi encore l’idéologie nazie et le système de propagande mis en place par les thuriféraires du régime d’oppression et de terreur, ont-il favorisé l’essor d’une biologie raciale absurde et infondée. Et l’on se souvient qu’Hittler et ses complices refusaient l’idée de l’universalité de la science et opposaient à la science “judéo-libérale” la science “nationale-socialiste”. Comme si la vérité étaient finalement relative, relative à l’idéologie dominante ou au système politique en place, c’est-à-dire comme si la vérité n’étaient que l’expression des plus forts, la conception au service du pouvoir en place et destinée à faire illusion.
Il serait sans doute naïf d’affirmer que le développement des sciences dans les sociales-démocraties contemporaines soit pour sa part exempt d’enjeux techno-économiques, et même politiques. Les sciences restent des instruments de pouvoir et de domination. Elles aident à maîtriser la nature, elles contribuent parfois à contrôler les hommes. Même dans les régimes de liberté, les sciences sont détournées du but qu’elles s’assignent : la recherche pure et désintéressée d’une vérité nécessaire au progrès de l’humanité. Il reste qu’une vraie science sera celle qui s’efforcera de rechercher honnêtement et sincèrement une vérité commune, parce que librement reconnue par chacun. La “Cité scientifique”, comme la nomme Gaston Bachelard, cette communauté internationale formée par les savants qui participent à la recherche du vrai, est nécessairement une cité démocratique. Elle se fonde sur ce principe ultime des vraies sciences, qui pose que la vérité n’est pas le règne oppressif et momentanné des opinions les plus fortes, mais l’émergence progressive de la raison universelle.

Qu’est-ce qu’une fausse science ? Une idée claire et distincte de la scientificité, qui permettrait de différencier avec assurance les vraies sciences des fausses sciences, est peut-être moins aisée à produire aujourd’hui qu’à l’époque de Descartes et de la scientificité naissante. Les fausses sciences en copiant les méthodes mathématiques des vraies sciences ont renforçé leur puissance d’illusion. L’histoire des sciences est venue quant à elle montrer que le vrai et le faux ne peuvent être pensés dans une opposition rigide et unilatérale. Il reste qu’il existe des fausses sciences, dangereuses et qu’il faut combattre. C’est pourquoi, contre un certain nihilisme de notre époque qui soutient qu’au fond la recherche de la vérité produisant l’effort véritablement scientifique, ne serait qu’une tyrannie parmi d’autres, nous croyons nécessaire d’affirmer que les idées vraies sont plus fortes que les pouvoirs oppressifs et nous voulons garder foi en la puissance de la vérité. Les fausses sciences mènent toujours à l’oppression, les vraies sciences seront toujours celles qui conduisent vers la liberté.

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