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par Julien Musso

La récente actualité (le procès Papon qui a suscité des interrogations sur la notion de crime contre l’humanité ou la barbarie perpétrée en ex-Yougoslavie) pose en filigrane la question des limites que l’homme ne pourrait franchir impunément, sans que son statut même d’homme, son appartenance à la race humaine, ne soit remis en question. Les tortionnaires nazis et tous les criminels de guerre qui lui ont succédé auraient franchi cette limite, s’excluant eux-mêmes de ce qui fait l’homme, si bien que leurs actes ne peuvent nous paraître qu’inhumains.
Mais la notion d’inhumain recouvre-t-elle une réalité objective ? De plus, l’inhumain est-il radicalement opposé à l’humain, ou au contraire ne participe-t-il pas de ce dernier ? Enfin, dire d’actes humains qu’ils sont inhumains, n’est-ce pas contradictoire ?

On peut, dans son approche la plus simple, considérer l’inhumain comme tout ce qui n’est pas humain. Il s’agirait dès lors d’un concept objectif qu’on ne pourrait remettre en cause : est inhumain tout ce qui ne relève pas de l’homme, qui lui est étranger. Mais appréhender cette notion sur l’unique plan du fait, d’une réalité objective, est par trop réducteur, voire incorrect.
En effet, l’inhumain, s’il n’est pas humain, ne se confond pas pour autant avec le non-humain. Ce n’est pas en tant que non humain qu’un dieu pourrait être dit inhumain, mais seulement dans la mesure où il accomplirait des actions qui briseraient l’intégrité et la dignité des hommes.
L’inhumain apparaît donc, non comme une réalité objective, mais comme une valeur : lorsqu’il est par exemple question d’un  » traitement inhumain « , le constat se double d’une condamnation éthique. Tout ce qui attente à l’intégrité physique et à la dignité morale de l’être humain pourra être dit inhumain. Le terme d’inhumain relève ainsi de l’ordre de l’action : c’est pourquoi son sens est moral. En revanche, il n’en va pas de même avec l’humain, d’où une dissymétrie entre ces deux notions en apparence contraires : en effet, lorsqu’on affirme que l’erreur est humaine, il n’y a pas de répondant à cet humain du côté de l’inhumain. Mais dès lors se pose le problème de la relativité du concept d’inhumain. Lorsqu’on qualifie tel ou tel acte d’inhumain, on porte nécessairement un jugement. Or, on ne peut juger que par rapport à une référence, un modèle. L’inhumain ne peut ainsi être appréhendé que par rapport à l’humain. Mais l’idée d’humain, pas plus que celle de l’homme, n’est une idée universelle.
L’inhumain relèverait donc, non pas de l’absolu et de l’universel, mais du relatif et du particulier : l’idée d’inhumain est tout ce qu’il y a de plus culturel. ; dans l’Antiquité par exemple, le fait de fouetter des esclaves n’était pas jugé inhumain puisque les esclaves n’étaient pas considérés comme des hommes. Aristote, dans La Politique, les définit comme  » ceux qui ont la capacité corporelle d’exécuter les ordres « . De même Jésus n’a pas dit un mot contre l’esclavage et Mahomet le justifie. De plus, nombre de coutumes, jugées par définition normales par ceux qui les pratiquent, peuvent être taxées d’inhumaines par ceux qui leur sont étrangers, comme le cannibalisme, les mutilations sexuelles, ou les rites d’initiation. Montaigne, dans le chapitre de ses Essais intitulé Les cannibales, fait observer que le plus sauvage n’est peut-être pas celui qu’on pense : les guerres de religion ne sont pas plus civilisées que les rituels d’anthropophagie. On retrouve cette même ambiguïté à propos de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui, comme son nom l’indique, s’est proposé de donner une idée universelle de l’humain. Or, ne fait-elle pas en fait que traduire la vision que l’homme occidental a de l’humain ? Elle n’aurait dès lors d’universelle que le nom, puisqu’elle serait déformée par le prisme d’une culture donnée, si bien que sa définition de l’humain, et par conséquent de l’inhumain, pourrait être contestable selon les civilisations.
Ainsi l’inhumain, en tant que valeur, semble difficilement circonscrit dans la mesure où il n’a de sens que par rapport à une idée de l’humain qui évolue sans cesse. Mais doit-on forcément appréhender l’inhumain comme ce qui serait opposé à l’humain ? Ou ces deux notions ne sont-elles pas imbriquées l’une dans l’autre ?

On a bien souvent tendance à opposer de manière radicale l’inhumain et l’humain, voyant dans l’un l’exact opposé de l’autre. Or l’inhumain ne peut être dissocié de l’humain, si bien que l’on pourrait parler d’une humanité de l’inhumain.
En effet, comment, sans le concept de l’humain, pourrait-on définir l’inhumain ? Le mot, dans sa forme même, est construit à partir du terme  » humain « . En effet, l’inhumain a ceci d’étrange qu’il n’existe que chez l’homme : un tigre peut être féroce, mais on ne le dira évidemment pas inhumain. Seul l’être humain peut être inhumain.
De là naît ce paradoxe : si l’inhumain vient de l’homme, c’est qu’il participe malgré tout de l’humain, c’est qu’il doit donc  » loger  » en chaque être humain, être in (dans) – humain. Le sens commun a en effet tendance à hypostasier l’inhumain et à le neutraliser dans quelques figures caricaturales de  » monstres  » (le sadique, le tueur en série etc …). Mais il est trop schématique d’en déduire que la part d’inhumain est tout entière accaparée par quelques réprouvés. Platon disait par exemple que l’unique différence entre un homme honnête et un criminel, c’est que le premier se contente de rêver ce que l’autre fait en réalité. L’inhumain n’est pas ce qui est hors de nous, mais bien ce qui est en nous : il n’est pas apparu ex nihilo pour venir se greffer à l’humain. Il y a en effet une coexistence des deux notions ; l’une et l’autre sont indissociables, comme le montre Jean Rostand dans son Carnet d’un biologiste lorsqu’il écrit qu’il faut  » savoir reconnaître l’humain jusque dans l’inhumain. L’ignoble est souvent du noble mal tourné « . En chacun de nous sommeille une part de cet inhumain que nous cherchons à vaincre : c’est ainsi que Goya intitula une de ses gravures montrant une forme de cauchemar sortant de la tête d’une belle jeune femme endormie, Le sommeil de la raison engendre des monstres.
En effet, il ne faut pas moins que le constant refoulement effectué par la civilisation pour que l’humain s’affirme et prenne le dessus sur l’inhumain.
Par ailleurs, la plupart des gens ont l’habitude de mettre sur un même plan l’inhumain et la barbarie soudaine, incontrôlée. Or, il existe dans l’inhumain une incontestable rationalité. Loin d’être dénués de toute logique, les actes dits inhumains résultent souvent d’une grande réflexion. La torture est à ce titre un exemple particulièrement significatif, dans la mesure où elle consiste à altérer l’intégrité physique d’un être de façon à le faire souffrir sans pour autant le tuer : les instruments et méthodes de torture ont d’ailleurs été très tôt inventés par l’homme (les Romains utilisaient ainsi le  » tripalium « ). De même peut-on remarquer que la science allemande s’est mise au service de l’inhumain durant la seconde guerre mondiale : des recherches très poussées ont ainsi été menées pour rendre les gaz mortels plus efficaces, pour augmenter les rendements des fours crématoires, ou pour utiliser et recycler jusqu’aux corps de victimes (le document Nuit et Brouillard d’Alain Resnais montre que les dents, les cheveux étaient conservés puis transformés). Ces atrocités paraissent d’autant plus effrayantes qu’elles sont pensées, rationalisées avec leur logique propre.
Ainsi, il apparaît de façon claire que l’inhumain est absolument indissociable de l’humain, puisqu’il sommeille de façon plus ou moins active en chacun de nous. Mais dès lors, le terme même d’inhumain est-il approprié, ou ne faudrait-il pas redéfinir cette notion ?

Parler d’inhumain suppose nécessairement l’existence d’une nature humaine qui serait universelle par delà les différences individuelles et socioculturelles ; est dès lors inhumain ce qui dépasse les limites fixées par cette nature humaine, les transgresse. Or il est possible de critiquer cette vision d’une nature humaine qui serait réalité consistante.
En effet, lorsque Sartre écrit dans l’Existentialisme est un humanisme que  » l’existence précède l’essence « , il entend par là que nous n’avons pas une nature prédéfinie qui nous tiendrait en quelque sorte prisonniers : l’homme n’est finalement que ce qu’il décide d’être. C’est à lui de se façonner, de se faire en se faisant. Que penser dès lors du terme d’inhumain ?
Il n’y aurait à proprement parler rien d’inhumain, puisque l’homme ne serait pas prédéfini. Les actes inhumains seraient donc du ressort de l’humain, si bien que tout barbares et cruels qu’ils puissent être, ils ne pourraient être objectivement dits inhumains. L’homme construisant par sa propre conscience sa  » nature « , tout ce qu’il peut générer d’atroce n’est qu’une partie de cette  » nature « .
Si le terme d’inhumain est apparu, c’est parce que l’être humain est capable d’actes à ce point insoutenables et affreux qu’ils lui semblent inhumains. Mais il serait dangereux de se réfugier derrière cette notion, et d’expliquer ces atrocités en invoquant l’inhumanité de certains hommes. Bien au contraire, il faut que l’on ait conscience que ce que l’on nomme  » inhumain  » n’est rien d’autre que le côté sombre de l’humain, présent en chacun de nous et qui, au gré des circonstances, peut prendre le dessus. Ce n’est qu’en déjouant les mécanismes de ce qu’il y a de plus cruel dans l’homme que l’on peut espérer approfondir sa connaissance .

Ainsi, le postulat d’inhumain comme réalité objective ne semble guère défendable : en effet, l’inhumain n’existe pas sur le plan du fait, mais apparaît comme une valeur culturelle, évoluant à travers les âges. Par ailleurs, loin d’être opposé radicalment à l’humain, l’inhumain est non seulement indissociable de ce dernier, mais il en est une partie intégrante. Dès lors, le terme même d’inhumain ne semble guère approprié : il ne met en fait qu’un peu plus en valeur le paradoxe de l’homme qui, effrayé par ses propres actions, se refuse à croire qu’il peut en être l’auteur.

Julien Musso