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par michel Liégeois, professeur de philosophie

La tolérance est une attitude qui aujourd’hui va de soi. Elle apparaît comme une des vertus suprêmes de notre époque moderne, comme ce qui est de l’ordre de l’obligation morale : il faut être tolérant. Elle représente pour beaucoup une conquête de l’esprit des Lumières sur l’obscurantisme religieux en même temps qu’un progrès lié à la démocratie.
Mais derrière ces évidences, la tolérance suppose et implique des enjeux à la fois épistémologiques, axiologiques et politiques : n’est-elle pas en effet la conséquence d’un certain scepticisme qui suppose que toute valeur et toute vérité sont relatives et que toute attitude universalisante ne peut être qu’illusoire ? De même, ne remet-elle pas en cause la valeur de la démocratie en traduisant une indifférence et un laisser-faire vis-à-vis des lois ? Loin d’être cette vertu suprême qui nous obligerait, n’apparaît-elle pas alors plutôt comme l’une des conséquences majeures du nihilisme contemporain ?

I – Nos sociétés démocratiques sont fondées sur le pluralisme et la relativité des valeurs impliquant le respect des opinions individuelles et de la liberté de conscience et d’expression dans la mesure où elles ne portent pas atteinte à l’ordre public (pornographie, pédophilie, nazisme, etc …). Ainsi tolère-t-on autrui, même si l’on est d’un autre avis sur sa manière de penser (en politique par exemple) ou de vivre (homosexualité, etc…).
Une telle attitude se justifie par le caractère fini, dont parlait déjà Bayle, de la connaissance humaine : nous ne pouvons connaître la vérité, ni en déterminer les critères absolus. La tolérance consiste à respecter le droit inaliénable de l’individu à penser conformément à ses propres convictions parce qu’il n’y a pas en effet de vérité, ou de principe transcendant absolu, et traduit par là le règne du subjectivisme : toutes les opinions se valent et tout le monde a le droit de les exprimer. L’Etat lui-même, comme l’affirmait Locke dans sa Lettre sur la tolérance, se doit de ne pas contraindre les individus et de respecter leurs opinions. Ainsi entendue, la tolérance résulte du conventionalisme – toute vérité ne peut être qu’un accord entre les hommes qui ne peut valoir que relativement – et de l’historicisme – tout phénomène humain ne peut être qu’historique et donc relatif à tel ou tel moment donné de telle ou telle société – qui entérine la thèse selon laquelle seul le particulier et le subjectif ont droit de cité.

II – Pourtant, cette conception de l’intolérance moderne repose sur des contradictions, voire des paradoxes, qui ne vont pas sans poser problème.
En effet, ainsi que l’a montré Léo Strauss, le principe de tolérance se pose comme un absolu au moment même où il affirme qu’il n’y a pas d’absolu. De même, il se veut universel alors qu’il résulte de la dissolution de l’universalisme. Comment comprendre que d’un côté on nie absolument l’existence de principes de morale et de justice universels, et que de l’autre on érige en absolu ce principe de relativité et d’équivalence qu’est la tolérance comme conséquence nihiliste du conventionalisme et de l’historicisme ?
Ce que met ainsi en jeu le principe de tolérance n’est pas des moindres : comment continuer à respecter dans nos sociétés démocratiques les opinions de chacun et échapper en même temps à la dissolution de nos valeurs et à renoncer à la recherche du vrai ?

III – Aussi la tolérance doit-elle être critiquée dans son principe même, à partir des contradictions qu’elle met en jeu de manières interne et externe.
critique interne :
A supposer que son exigence éthique ne soit pas un paradoxe comme nous venons brièvement de le voir, elle ne pourrait quand même pas rendre compte de sa propre essence puisque, pour se faire, elle devrait faire appel à des présupposés universalistes qu’elle nie pour se constituer comme telle : elle ne peut, de fait, rendre compte d’elle-même et du principe sur lequel elle repose.
critiques externes :
La tolérance traduit son attitude comme étant le respect d’autrui : or tout respect suppose une égalité de droit alors que la tolérance sous-entend la supériorité – et donc l’inégalité – de celui qui veut bien consentir à supporter – ainsi tolérer des immigrés, c’est être en position d’autorité et de pouvoir, s’arroger la possibilité de ne pas tolérer. Tolérer, c’est faire en sorte que l’autre dépende de moi, de ma bonne volonté à son égard. Elle apparaît alors plutôt, comme l’affirme Sartre dans L’Etre et le Néant, comme la négation de la liberté de l’autre, puisqu’à travers une telle attitude, je fais de ma liberté la condition de la sienne.

De la même manière, elle ne peut valoir comme un droit universel puisque, dans son essence – ne rien imposer, tout se vaut, il n’y a de valeurs que relatives – elle en est la négation, tout droit ne possédant de valeur effective que si précisément il fait force loi et s’impose à tous. Elle représente la négation de toute démarche scientifique et philosophique : c’est bien parce que toutes les opinions ne se valent pas qu’il faut impérativement les combattre aussi bien au niveau des sciences (Bachelard) qu’à celui de la philosophie (Socrate), pour tenter de cheminer vers la vérité. Enfin, elle constitue un véritable danger pour la démocratie dont elle prétend exprimer la valeur puisque, par principe, celle-ci, sous peine d’intolérance, doit accepter même les partis qui en sont la négation.
La tolérance se donne ainsi comme cette attitude d’indifférence généralisée, voire de désintérêt ou de mépris de l’autre – je n’ai pas à lui dire qu’il se trompe puisque toutes les opinions se valent – qui fait qu’on ne prend pas parti : elle traduit le confort d’une sorte de moraline propre à nos sociétés occidentales tout autant qu’elle en exprime exprime l’individualisme égoïste.

Le relativisme de l’épistémologie et des valeurs dont est issue la tolérance n’est pas un argument nécessaire et suffisant pour amener au seul nihilisme : le recours aux principes de la morale universaliste de Kant et la recherche de fondements de principes éthiques universels du sujet moral peuvent en être encore aujourd’hui les contrepoints.

En tout état de cause, il faudrait garder ce concept de tolérance seulement pour le domaine des religions,  et lui substituer tout simplement celui de respect.

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