La distinction corps-âme est-elle prônée par Platon ? (I)

Par Ahmed MAROUANI
Enseignant universitaire de philosophie
Institut Supérieur des Etudes Littéraires et des sciences Humaine, Tunis


   Nombreux sont les discours et les écrits qui parlent et ne cessent de redire les mêmes convictions (!) d’ailleurs parcellaires voire erronées, sur la place du corps dans la philosophie de Platon. Parcellaires, parce qu’ils s’arrêtent avant la période platonico-platonicienne qui ne reflète pas, à notre sens, les vraies idées platoniciennes, nous voulons dire celles de la maturité et plus spécialement celle de la vieillesse. Cette période est en fait de très grande envergure dans la pensée de ce sage, il suffit de rappeler l’une des nombreuses citations de Platon lui-même à son propos : « Nous triomphons… de la vieillesse » (1) .Erronées, parce qu’on donne des opinions à partir de ce qu’une certaine tradition a dit ou a semblé dire à travers certains textes dans les manuels scolaires à propos de ce corps, et non à partir des derniers dialogues platoniciens eux-mêmes. Il est temps de réduire les surenchères mondaines et les attaques injustes à son égard, nous voulons dire aussi bien le corps que Platon.
Dans les derniers dialogues, Platon a laissé de côté la manière généralisée de parler du corps, et il a abordé ses moindres détails (2), ce qui a fait que son discours a rassemblé une multitude de connaissances, qui sont une preuve de plus, à notre sens, de l’intérêt qu’il porte à un corps sain et bien satisfait. Le Timée, par exemple, qui a l’aspect d’un véritable carrefour de connaissances sur la physiologie, la médecine, la chimie, la psychologie, ainsi que d’autres sciences, cherche à détailler la question du corps.
Il est aisé de constater bel et bien que Platon ne méprise plus le corps en le considérant comme un trou de désirs (3) infinis, et ne recommande non plus de le traiter avec mépris, mais il demande qu’on l’estime (4), sans pour autant que l’âme, cette fois, tombe dans le rang de l’esclave (5). Ainsi nous pouvons dire que Platon réhabilite le corps en reconnaissant que sans celui-ci l’homme ne pouvait être, et qu’en son absence il ne pouvait accéder ni à la réalité du monde sensible, sans quoi il ne pouvait vivre, ni au monde des idées (6), dont la première de leur référence est dans le sensible. La totalité de cet être n’est plus seulement dans sa réalité intelligible, mais elle est aussi dans sa réalité sensible. Le corps est devenu quelque chose devant l’âme et non plus rien. L’homme est corps et âme. Cette coordination ne peut être comprise comme alternative, mais plutôt comme union, à la manière de corps-âme.
Même si Platon, dans les Lois, dit que le corps « est un semblant dont chacun de nous est accompagné » ou qu’il « n’est que le simulacre de l’homme » (7), il parle, en vérité et sans équivoque, d’un cadavre d’homme et non de son corps, et plus précisément du discours que le législateur a à prononcer lors de la mort d’une personne. Tel genre de discours est beaucoup plus un discours de sympathie et de condoléances qu’un discours de principes et de convictions. Ce dernier genre de discours, nous le rencontrons lorsque Platon a taillé aux sens la grande place dans sa théorie de la connaissance et du comportement.


(1) Lois, 752a. ( C’est à la traduction des Œuvres complètes de Platon en deux tommes par l. Robin et J. Moreau, de la Pléiade, 1950, qu’on fait référence pour les œuvres de Platon cités dans cet article, sauf indication )
(2) Un seul exemple peut nous donner une idée de cet esprit de détails et même de rigueur, dans l’explication du « mécanique de la respiration ». Cf. Timée, 79 b-c.
(3) Cette métaphore est de grand usage dans la littérature philosophique arabe, surtout qu’elle exprime à la fois deux aspects contradictoires, et peut-être antinomiques, du trou :Il est si petit, qu’il ne demande pas, par définition, beaucoup pour être rempli, et d’un autre côté insatiable malgré sa petitesse.
(4) Phèdre, 66 d.
(5) Ibid. 66 d.
(6) Remarquons toutefois que cette expression « le monde des idées » est refusée par certains, par exemple J.-F. Mattéi, parce que les idées ne font pas monde.
(7) Lois, 959 a-b.

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