La distinction corps-âme est-elle prônée par Platon ? (II)

Par Ahmed MAROUANI
Enseignant universitaire de philosophie
Institut Supérieur des Etudes Littéraires et des sciences Humaine, Tunis


   Les sens à la base de toute philosophie   Platon a réhabilité le verbe voir (8) d’une manière remarquable, il l’a considéré comme le premier fondement de l’acte de connaître et même de philosopher. De cette façon le savoir n’est plus l’œuvre de l’âme transcendante, mais il est le fruit d’une coopération entre elle et le corps. Ainsi quand «  l’intelligence… fait office de pilote, de médecin, de général, en vue de cette chose unique vers laquelle doit tendre le regard  » (9), elle cherchera à améliorer l’état existant des êtres et non leur être théorique et absolu. Car le regard, dans cette phrase, se comprend aussi bien dans le sens abstrait, penser, que dans le sens concret, regarder par les yeux de la tête.
Nous lisons dans le Philèbe une comparaison, très instructive à cet égard, entre les réponses de l’âme et celles des sens aux stimuli du milieu, qui convergent vers une certaine communication et pourquoi pas une certaine unité entre les deux. « Notre âme est semblable à une tablette à écrire… La mémoire qui concourt au même effet que les sensations, ce qui se rapporte aussi à ces affections dont nous avons parlé, cela, je (Socrate) me le représente à peu prés comme s’il consistait à écrire alors des discours en nos âmes, et, quand ce sont des choses vraies qu’y a écrites l’affection qui est en cause, ce qui se produit en nous comme résultat de cette affection, c’est une opinion vraie, ce sont des discours vrais mais, quand ce sont des choses fausses qui y ont été écrites par cette espèce de scribe qui nous assiste, l’issu est le contraire de l’opinion et des discours vrais  » (10). C’est grâce aux sens, c’est-à-dire au corps, que l’âme peut avoir des opinions vraies. Ces opinions ne sont ni des idées qui ont leur source dans l’âme, ni des copies ou des simulacres qui sont le produit des sens à eux seuls, mais ce sont en fait un mixte qui dénote et légitime une entière coopération où les sens deviennent synonymes de raison ou presque. La peinture est l’exemple de la représentation matérielle des opinions sensibles qui étaient enregistrées dans la mémoire (11) suite à une perception ( sensible ). La question de la mémoire est celle qui met en évidence, plus que toute autre, la dialectique dans le travail de l’âme et celui du corps dans tous les domaines et non seulement dans celui du savoir.
Nous pouvons affirmer, sans trop de risque, que finalement le corps pour Platon n’est plus déséquilibrant ou méprisable, mais qu’il est salutaire pour l’homme. « Dans l’âme… l’intelligence… dans la tête… la vue et l’ouïe. Or, quand l’intelligence s’est combinée avec la plus belle de nos sensations de façon à faire un unique ensemble, on appellerait cela à très juste titre la sauvegarde de chacun de nous individuellement » (12). Ce passage des Lois est démontré par une illustration, non dialectique mais réaliste et empiriste, où la connaissance du sensible est obligatoire pour une bonne action réussie. Le médecin, par exemple, pour faire guérir doit connaître les qualités du corps et son état, tout comme le salut d’un navire ou d’une expédition militaire. Ces trois professionnels ne peuvent réussir leurs missions sans faire recours à leurs sens, dont le plus divin, est la vision. Rappelons que ce thème, très révélateur dans le mythe de la caverne, a été profondément analysé par J.-F. Mattéi ; il a tracé la figure de l’analogie du Bien de la République (13) . « L’analogie du monde visible, régi par les Formes intelligibles, repose sur deux divisions successives qui aboutissent à la constitution de deux séries de cinq termes. La première division rend manifeste les trois conditions de la connaissance : pour que la « vue » (507 c4) puisse saisir les « choses visibles » (507 c4), il faut introduire une « troisième » réalité, la « lumière » (507 e5). Cette triade structurale de la vision n’est pas encore opératoire ; pour lui donner le mouvement, une seconde division mettra en évidence l’origine de la vision, d’un côté, et l’origine des choses visibles de l’autre, c’est-à-dire « le soleil », pour celle-ci, et l’autre bout de cette chaîne d’or, « l’œil », l’être « le plus apparenté au soleil », pour celle-là. Nous sommes en présence de cinq facteurs qui commandent la genèse de la vision : de bas en haut, l’œil, la vue, la lumière, les choses visibles et le soleil (14) ». Dans cette figure, l’auteur dresse une analogie entre l’œil du corps et l’œil de l’âme. La première a pour mission la connaissance des choses visibles, tandis que la seconde se sont les formes intelligibles qui l’intéressent. Ce qui nous permet d’affirmer que si la République a déjà accepté la vision comme organe de connaissance, le Timée et par la suite les Lois, vont légitimer l’existence de ce genre de connaissance en tant que facteur nécessaire aussi bien dans le domaine du savoir que dans celui de l’agir, peut-être même, dans ce dernier son efficacité est plus vérifiable. L’exemple le plus en vogue est celui de l’homme honorable, c’est-à-dire celui qui rend service aux autres, il n’est plus le contemplatif, c’est-à-dire celui qui se coupe du monde sensible, mais il est plutôt celui qui peut agir sur ce monde en se liant le plus à lui, car pour commander à la nature, il faut être à son écoute.
Platon s’en est rendu compte, une fois que la simple méditation n’a pu remplir, toute seule, ses ambitions. Cette écoute sera d’ailleurs totale. Elle englobe aussi bien le monde de la physis que celui de la polis. Dans ce cas de figure, le philosophe n’est autre que ce médecin, qui ne peut se passer de ses sens pour guérir, qui opère sur l’homme individuellement et collectivement, il est le thérapeute de la société, médecin de la civilisation dira un moderne.
Mais comme pour agir, dans notre cas sur le corps, il faut le connaître, Platon commence par nous exposer (15) les causes, les circonstances et les origines de la constitution du corps humain. Ce passage décrit clairement cette opération : « d’une part, en effet, le démiurge choisit des triangles réguliers et lisses, pouvant produire du feu, de l’eau, de l’air et de la terre possédant la forme la plus exacte. Par un mélange, il constitue la moelle avec laquelle il fait le cerveau, la moelle épinière et celle des os. Puis, ayant arrosé et délayé de la terre pure passée au crible, avec de la moelle, il fabrique la substance osseuse dont il se sert pour fa¬çonner le crâne, la colonne vertébrale ainsi que, enfin, tous les autres os mentionnés rapidement, en général ». Cette description, plutôt vraisemblable de nos jours, nous instruit sur la qualité de ce corps et ses capacités potentielles.   En admettant la réhabilitation du corps, Platon n’omet pas la différenciation principielle qu’il a toujours instituée entre le haut et le bas : « tête et pieds sont les extrémités du corps… Ceux-ci étant ce qui est le plus au service de l’ensemble du corps, celle-là en étant, au contraire la partie qui possède l’autorité la plus haute, puisque de nature, elle contient la totalité de ses organes sensoriels » (16). Mais en parlant de la tête, Platon n’a pas oublié d’évoquer le reste du corps.
C’est vers la fin du Timée qu’il a longuement parlé de l’anatomie du corps humain. Il a parlé des organes du corps, surtout du cœur, du foie, des poumons, du diaphragme, des différents muscles et de la structure de l’appareil digestif. Le plus élevé des organes est vraisemblablement la tête ; elle a un double honneur. Elle est la partie divine en nous (les hommes), et elle est la tour de contrôle de toutes les autres parties (17). Elle a d’ailleurs la même forme que le monde, c’est-à-dire qu’elle est sphérique. Et c’est dans cette partie ou organe que «  les dieux ont placé, de ce côté-ci (la partie antérieure), le visage, et c’est sur lui qu’ils ont réparti les instruments qui servent à toutes les prévisions de l’Ame » (18). Elle contient l’âme la plus vertueuse à savoir celle qui pense et qui fera de l’homme un être supérieur aux autres êtres.
En parlant de cet organe, nous croyons que Platon le confond à certains moments avec l’âme qui y habite. Il les fusionne. Ce n’est plus l’âme seule qui est sacrée, mais la tête le devient aussi. A certains passages du discours de Platon, nous croyons que l’un est fait pour l’autre, que l’âme ne peut exister sans tête et inversement. Cette tête est tellement chère que tous les organes sont continuellement disposés pour ses services. Elle est protégée par le reste des organes, qui n’ont de fonctions que de la maintenir et de la protéger d’éventuelles glissades. Ainsi le corps a pris la station verticale et s’est vu pousser quatre membres capables de prolongement et d’inclinaison, et qui facilitent la locomotion dans tous les lieux que de la bonté divine cherche à visiter. Sa grandeur n’est pas le résultat d’une reconnaissance humaine, mais elle est déterminée par dieu lui-même. Car ayant su que la partie supérieure est meilleure que la partie inférieure, dieu a donné le commandement et le contrôle (19) à cette partie et a fait de façon que l’homme puisse se mouvoir vers l’avant et non vers l’arrière. C’est dans la partie avant de la tête que sont montés le visage et tous les organes nécessaires aux suppositions de l’âme, dont le plus important est celui qui est crée par les dieux en premier : les yeux. Cet organe est capital parce qu’il nous met en contact avec le monde extérieur. «  Le courant de la vision est le feu qui sort de l’œil et qui rencontrant le feu qui vient de l’objet extérieur se combine avec lui et forme une sorte de corps qui communique par le feu extérieur avec l’objet et par le feu intérieur avec l’âme  » (20). Sans cet intermédiaire organique, l’homme ne peut se tailler une place dans l’univers. Elles, les yeux, sont aussi l’organe qui permet à l’homme de gagner sa tranquillité et de se recréer par le biais du sommeil (21). Si Platon a longuement parlé de la vision et de ses bienfaits sur l’homme, c’est parce sans elle l’homme ne peut percevoir ni les astres, ni le soleil, ni le ciel. « La vue est pour nous, à mon sens, la cause du plus grand bien, en ce sens que pas un mot des explications qu’on propose aujourd’hui de l’univers n’aurait jamais pu être prononcé » (22). La vision, selon Platon, nous a permis, non seulement de penser à ce que nous voyons, mais elle nous a permis aussi la connaissance des nombres et nous a donné encore une idée sur le temps. Bref, de la vision est née la philosophie, car si l’on devient aveugle, il faut n’être point philosophe (23). Et d’une manière générale, cette vision nous a permis l’appropriation de tout ce qui nous est utile pour la connaissance de dieu, de la physis et de nous-mêmes. Voir, dans les deux sens, permet à l’homme, en observant et en comprenant le monde d’ici bas, en contemplant les merveilles divines, de s’élever à un monde idéal. C’est surtout dans son dernier écrit que Platon cherche à élever le corps à sa juste valeur. Pour ce faire, il recommande au législateur de statuer sur « les façons d’honorer le corps, parmi celles qui sont authentiques et toutes celles qui sont de mauvais aloi » (24). Telle législation est devenue nécessaire dans une époque où notre philosophe réhabilite le corps, très tôt et avant que la tradition philosophique ne s’en charge.


(8) Timée, à partir de 45 d.
(9) Lois, 963 a-b.
(10) Philèbe, 39 a.
(11) Ibid. 39 b.
(12) Lois, 961 d.
(13) Jean-François Mattéi, Platon et le miroir du mythe (de l’âge d’or à l’Atlantide), Paris, P.U.F., 1996, p. 128.
(14) Ibid. p. 127.
(15) Timée, à partir de 73b.
(16) Luc Brisson, Le même et l’autre dans la structure ontologique du Timée de Platon : (un commentaire systématique du Timée de Platon), Paris, Klinckscieck, 1974, p. 420.
(17) Lois, 942 e.
(18) Timée, 44 a, 45 a.
(19) Ibid. 45a.
(20) Ibid. 45a et 46a
(21) E. Chambry, traduction du Timée, note 112. (22) Timée 45 a et 46 b.
(23) Ibid. 47 b
(24) Lois, 728 d

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