La distinction corps-âme est-elle prônée par Platon ? (III)

Par Ahmed MAROUANI
Enseignant universitaire de philosophie
Institut Supérieur des Etudes Littéraires et des sciences Humaine, Tunis


L’euthanasie en tant que symbole du respect du corps

 Son respect de l’intégrité du corps et de sa sauvegarde le pousse à légaliser l’euthanasie, question qui est restée, et peut-être qui restera encore longtemps, objet de surenchère dans les milieux scientifiques, juridiques et parlementaires.
La légalisation platonicienne de cette pratique est, à notre sens, une re¬connaissance pure et simple de la nécessité de préserver le corps d’un plus grand mal. Par le droit de se donner la mort dans le cas « des souffrances aiguës d’un mal accidentel à l’assaut duquel il ne peut échapper » (25), l’homme sauvera son corps d’une détérioration de plus en plus accrue. Ce secours, dont bénéficie l’homme dans les situations extrêmes, permet à celui-ci d’honorer son corps au lieu de le laisser objet de maux et de douleurs. Car « ce qui vaut au corps d’être honoré, ce n’est pas la beauté, pas davantage la vigueur, ni non plus la vélocité ou la haute stature, ni même, ainsi portant que bien des gens seraient portés à le croire, la bonne santé ; ce ne sont pas du moins non plus, assurément, les conditions opposées à celles-là ; mais ce sont celles qui sont moyennes par rapport à tout l’ensemble de ces manières d’être, et qui, du fait qu’elles atteignent ce juste milieu, sont, à la fois, de beaucoup les plus sages et celles qui nous donnent le plus de sécurité. Les premières en effet rendent l’âme orgueilleuse et arrogante, les seconds la rendent humble et basse » (26).
Ainsi nous constatons que les mauvaises pratiques et les faux honneurs du corps ont des conséquences, non seulement sur le corps, mais surtout sur l’âme. Cette dernière doit être toujours épargnée des maux par un bon équilibre entre ses besoins et ceux du corps, d’autant plus que Platon, dans les derniers dialogues, ne cherche plus à mortifier le corps, mais il cherche à l’épargner des excès pour réaliser, à la fois, la bonne santé au corps lui-même et à l’âme. D’ailleurs depuis le Timée Platon a instauré un nouveau code de conduite : donner à l’âme ce qui lui convient et au corps ce dont il a besoin. Ainsi il remplace l’ascétisme mortifiant par des actions qui respectent mieux le corps.
Rappelons brièvement que l’ascétisme a joué un grand rôle dans certaines écoles philosophiques de la Grèce ancienne. Platon se distingue cependant de la tradition dualiste de l’ascèse-purification, en instituant, surtout dans les derniers dialogues, une tradition réaliste de l’ascèse comme retour à dieu, à la nature et surtout à soi. Platon lui-même prend distance de sa conception du corps-tombeau, qu’il a forgée dans le Gorgias (27) et dans le Phédon (28), où le corps est considéré comme un rempart de boue qui dérobe à l’âme la vue des intelligibles dont elle est parente et dont elle se souvient, et où la vie philosophique s’identifie à un long entraînement à mourir et être mort (29). C’est-à-dire que l’on s’efforce de vivre dans le seul exercice de l’intelligence, en refoulant les sensations confuses qui émanent du corps, pour s’approcher, dans les derniers dialogues, plus de ce corps, qui a acquis, non seulement le droit à la vie mais le droit au respect et à la jouissance, et où la philosophie n’est plus uniquement recherche de la vérité, mais elle est en quête de vertu. Cette dernière, qui n’est pas seulement intelligible comme le cas de la vérité, ne peut être acquise que par l’harmonie entre l’âme et le corps. Ainsi Platon institue une harmonie entre les composantes de l’homme, et cherche même à amplifier cette cohabitation par des arts, des actions que l’homme doit goûter et appliquer.
En fait cette harmonie se concrétise par la musique pour l’âme et la gymnastique pour le corps (30), ainsi chacun d’eux recevra son aliment préféré. Le corps a aussi à goûter aux nombreux plaisirs, qui étaient jusqu’ici prohibés. De ce fait, l’homme n’a plus à se consacrer strictement à la méditation, mais il doit prendre part aux biens de la vie. Et c’est pourquoi l’élaboration de Philèbe a vu le jour à cette période de la vie de Platon et non pas avant. C’est surtout à partir de cet écrit que Platon allait tailler place au plaisir dans la vie de l’homme, il l’honorera même dans le dernier de ses ouvrages, où il nous dit que : « qui au plus haut point est naturel aux hommes, c’est d’avoir des plaisirs, des peines, des désirs, auxquels il est forcé que le vivant mortel en général soit tout bonnement comme accroché et suspendu par les intérêts les plus sérieux de son existence… Le plaisir, nous le souhaitons pour nous, tandis que la peine, nous ne la préférons ni ne la souhaitons… Une moindre peine avec un plus grand plaisir est souhaitée pour nous » (31). Nous verrons plus tard le nouveau statut que Platon a attribué au plaisir.
La correction du corps ne se fait plus dans les douleurs et la mortification mais c’est dans l’effort réconfortant et bénéfique à l’homme tout entier qu’elle se réalise. « Il y avait, nous l’avons vu (32), un moyen de faire que l’action puissante des plaisirs soit le plus possible privée d’exercice : c’est d’utiliser les fatigues corporelles pour tourner dans une autre direction ce qui diffuse cette action et qui l’alimente » (33). Cette ascèse est un véritable exercice qui en détournant vers « d’autres parties du corps au moyen des travaux fatiguant, exalte l’âme et la nourrit »(34) . Cet équilibre recherché n’aura pas, dans tous les cas d’après les derniers dialogues, pour but (35) l’extermination du corps, mais un compromis entre lui et l’âme. Ce compromis nécessite l’affermissement du gouvernement de l’âme sur le corps tout en prenant soin d’elle-même beaucoup plus que du corps, pour ne pas tomber dans son amour (36), c’est-à-dire celui du corps.
Remarquons à cet égard que le principe de détournement des efforts sera plus tard de grande figure dans les préceptes religieux et dans la théorie psychanalytique freudienne (37).

Le corps-âme, déjà prôné.

Mais si Platon recommande la gymnastique pour le corps et la musique pour l’âme, il nous dira plus loin que l’âme mérite plus d’une attention et d’une culture pour garder sa bonne nature. C’est tout « le reste de l’éducation pour ce qui est de l’âme » (38) qui doit être adopté. Même si Platon ne cesse de recommander les grands honneurs pour l’âme, il n’oublie cependant pas les droits du corps, et c’est l’un des aspects des derniers dialogues, dans lesquels Platon a fait des ajouts et parfois – il faut le dire- des modifications de taille, celle-ci en est une assurément.
La santé de la personne, sa beauté et même sa vigueur dépendent du bon fonctionnement de son corps et de la satisfaction raisonnable de celui-ci. Il est vrai que « quand notre corps est maître de digérer aliments et boissons, il est capable alors de nous communiquer bonne santé, beauté et vigueur par-dessus le marché » (39), et c’est pourquoi l’homme doit porter des honneurs à son corps. Toutefois cet intérêt doit distinguer les méthodes authentiques de toutes celles qui sont de mauvais aloi (40). Notons que si cette distinction faisait défaut à l’époque, Platon s’en est rendu compte et a invité le législateur à combler ce vide. Ce législateur, qui n’est autre que Platon, reconnaît, d’une manière implicite, son méfait à l’égard du corps dans ses écrits précédents, qu’il cherche à réparer certainement dans cette dernière œuvre. Depuis, Platon ne cherche plus à faire de l’homme ni un dieu, ni même un demi-dieu, et il ne voulait plus de telle ascension, parce qu’elle est réellement impossible. L’homme n’a plus à se consacrer strictement à la méditation, il doit prendre part aux biens de la vie.


(25) Ibid. 873 c.
(26) Ibid. 728 d-e.
(27) Gorgias, 492 a.
(28) Phédon, 67 c-e.
(29) Ibid. 64 a.
(30) Timée, 87 c-89 a, ainsi que la République (408 e), qui parle de l’importance de l’équilibre et l’harmonie entre le corps et l’âme.
(31) Lois, 733 a-b.
(32) Ibid. 825 d-e.
(33) Ibid. 841 a.
(34) Ibid. 841 a.
(35) Ibid. 728 d.
(36) Phèdre, 816 b.
(37) Rappelons, d’une part, que là est l’une des fins du jeûne pour l’Islam, et d’une autre, que la psychanalyse y reconnaît le rôle de la fatigue du corps dans la sublimation.
(38) Lois, 743 d.
(39) Ibid. 789 d.
(40) Ibid. 728d.

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