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Par Ahmed MAROUANI
Enseignant universitaire de philosophie
Institut Supérieur des Etudes Littéraires et des sciences Humaine, Tunis


Des solutions à des faits et non des idées transcendantales

 Le maître et son élève, qui est devenu, par la suite et selon une certaine tradi-tion, le premier maître, ont pensé la question de la propriété différemment. Si le premier a trouvé dans la propriété commune des biens le remède aux problèmes de la cité (3), le second n’a vu dans ce communisme que la cause de ces mêmes problèmes (4).
Platon a cherché à justifier ce choix, surtout (5), dans la République. Aristote a cherché, à son tour, à critiquer et peut-être à montrer l’erreur platonicienne dans la résolution de cette question, dans la Politique.

Dans le cinquième chapitre du deuxième livre de la Politique (6) , Aristote cherche à « étudier quelle forme de communauté politique est la plus parfaite de toutes pour un peuple apte à réaliser le genre de vie conforme le plus possible à son vœux » (7). En préambule à l’étude de cette question, Aristote propose d’examiner en premier lieu le rapport des citoyens aux biens. Là est soulevée la question de la propriété. Il voit trois éventualités : Que tout soit pour tous, ou que rien n’est en commun, ou enfin que les citoyens « aient en commun certains biens à l’exclusion de certains autres » (8). La première possibilité est, déjà, soutenue par Platon dans la République, où il dit à propos de la propriété des gardiens, qu’ils « ne possèdent en propre rien que leur corps, tout le reste étant en commun » (9). Ce communisme des biens est justifié, aux yeux de Platon, par l’idée de justice (10).

Aristote a trouvé dans l’application de telle doctrine la réduction à « néant, et cela de toute évidence, l’exercice de deux vertus, d’abord la modération… et la libéralité dans l’emploi des biens » (11), qui sont, à ses yeux, des vertus nécessaires pour une vie sociale saine. Ces vertus à l’échelle individuelle coïncident avec le bonheur et la vertu qui sont la fin de l’Etat (12).

Le désaccord entre nos deux philosophes n’a pas pris le caractère d’une idéo-logie politico-économique, mais il est soulevé dans l’ordre de la législation pour fonder la Cité idéale. Cette ambition ; c’est-à-dire fonder la cité, a « constitué, pour Platon, la substance principale de ses deux dialogues les plus longs, à savoir la République et les Lois » (13).

Un simple retour à l’histoire d’Athènes et à la biographie de Platon nous dé-montre les raisons qui ont poussé ce philosophe à s’intéresser à ce domaine et à élire un régime politique déterminé. Entre l’an -428 et l’an -399 Platon (tout comme Athènes) a vécu une période difficile et agitée de l’histoire de sa patrie. Il a remarqué l’intérêt accordé par les gouverneurs et les sophistes aux intérêts ma-tériels personnels, et l’absence du souci de l’intérêt public. Il a démontré dans le Gorgias, dialogue que Platon a écrit après la mort de Socrate (entre -395 et -390) que « le ciel et la terre, les dieux et les hommes, sont liés par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice » (14), alors que la pratique politique s’est salie et qu’elle ne peut être reformée par les mêmes hommes et les mêmes lois, d’où une nouvelle législation est à instituer et une nouvelle équipe est à nommer ; la République en est le manifeste.

(3) Platon, République, V, 464 d- 465 e.
(4) A ce propos nous pouvons remarquer que la propriété commune est parfois synonyme de pauvreté privée, surtout quand le nombre d’enfants dans une famille est très élevé et cette « misère engendre les séditions et la criminalité » Politique, II, 6, 1265 b, 10.
(5) Notons qu’une question concernant « la constitution politique… la meilleure et la sorte d’hommes qu’il y fallait » est posée au tout début du Timée (17c), celui-ci est considéré par divers commentateurs et historiens de la philosophie comme l’approfondissement ou du moins la continuation de la République sur cette question en particulier, sans oublier les Lois, l’œuvre maîtresse sur cette question.
(6) Aristote, Politique, 1263 b 15-35.
(7) Aristote, Politique, L II, 1260 b, 25. (Faut-il rappeler la question posée dans le Timée)
(8) Ibid., 35
(9) Platon, République, L IV, 464 d. (traduction de L. Robin). Remarquons que cette même idée est apparue déjà dans le livre III, 416 e et sq., ainsi qu’au livre IV, 425d.
(10) République, V, 472.
(11) Aristote, Politique, II, 1263 b, 5.
(12) Ibid., 1281 a.
(13) Jean Luccioni, La pensée politique de Platon, P. U. F., Paris, publications de la faculté des lettres d’Alger, 1958, p. 1.
(14) Gorgias, 507e, 508 a.