Par Ahmed MAROUANI
Enseignant universitaire de philosophie
Institut Supérieur des Etudes Littéraires et des sciences Humaine, Tunis


La raison unificatrice

 L’homme pour Platon, même s’il n’est pas méchant volontairement (23) , peut commettre le mal, à cause de sa nature mixte et sous l’effet de l’ignorance et de la folie, qui sont les deux maladies les plus graves de l’âme. Ces maladies sont généralement liées aux excès de plaisir (24) qui est recherché par le corps et acquis essentiellement grâce la fortune. D’où, pour Platon, il faut que l’âme (25) commande le corps et le prive des moyens de l’acquisition du plaisir. Car l’amour de soi ou égoïsme, pour Platon, s’il est justifié et soutenu n’aura jamais de limite et par conséquent ruinera la cité. Seule l’âme rationnelle, qui est par-dessus les intérêts et les plaisirs, peut unir les hommes en les rendant tous frères les uns des autres. Cette union entre les individus de la cité est comparable, pour Platon, à l’union ou l’harmonie entre les différents organes dans un corps vivant.

Dans le Timée, Platon décrit d’une manière détaillée le fonctionnement de chaque organe, la complémentarité et la systématisation du travail du corps humain (26). Il compare la famille au corps humain dans un esprit physiologiste, convaincu du rapport d’effet à effet entre les organes de ce corps aussi bien dans le plaisir que dans la douleur (27). Dans la République, la cité est comparée au corps dans le même esprit : c’est-à-dire que si dans un corps chaque organe (28) se réjouit ou se peine de ce qu’arrive à un autre organe, c’est aussi le même sentiment entre les sujets de la cité, qui sont unis par « la communauté des joies comme des peines » (29).

La leçon à tirer de cette comparaison est simple et s’annonce très clairement : « l’Etat politiquement organisé de façon excellente est celui qui se rapproche le plus de l’individu dans de telles conditions… » (30). C’est-à-dire que l’Etat éprouve le même sentiment et partage les peines de chacun de ses sujets. C’est ce qui consolide, selon Platon, l’amitié et la fraternité entre les citoyens. Dans cette cité ou grande famille, chaque membre ne peut être qualifié de riche ou de pauvre. Surtout que pour Platon « pauvreté comme richesse dégradent les ouvrages des métiers, dégradent d’autre part l’ouvrier lui-même… la première a pour effet la mollesse, la fainéantise, le goût du changement, et la seconde, en outre de ce goût de changement, la bassesse morale et une pratique défectueuse du métier » (31). Ces principes sont pour Platon les fondements de sa théorie politique qui vise la réalisation de la justice par l’application d’une éducation, d’une morale et par l’abolition de la propriété privée.
C’est en cette Idée qu’Aristote voit l’erreur de base dans la position socratique. Sa critique, partant de cette base rigide, cherche à démolir l’artifice platonicien. C’est toute cette doctrine qu’Aristote cherche à combattre dans le chapitre trois du livre II de la Politique.

(23)« Nul n’est méchant volontairement », cette formule socratique est présente dans au moins trois écrits de Platon : Protagoras, 345d-e, Gorgias, 480d, Lois, III, 691c.
br> (24) Timée, 86 b.
(25) Timée, 44a, 45a, 46a, ainsi que la République, 353b.
(26)Ibid., de 67 à 92.
(27) Ibid, 78 a, b, c.
(28) République, 463 d.
(29) ibid., V, 462 b.
(30) ibid., V, 462 c.
(31) République, IV, 421 e -422 a.

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