Par Ahmed MAROUANI
Enseignant universitaire de philosophie
Institut Supérieur des Etudes Littéraires et des sciences Humaine, Tunis


Aristote et le cumul / L’homme libre et libéral / Conclusion

 L’attachement à la propriété privée, n’a pour autant pas obligé Aristote à négliger la place de la propriété commune. Il déclare dans la Politique son choix pour le cumul entre les deux genres de propriété car « l’avantage de la propriété possédée en commun et celui de la propriété privée » dépasse l’avantage de chacune d’elle à part. Il a trouvé un certain arrangement entre les deux formes de propriété. De ce point de vue, Aristote a évité l’exclusion de l’une des deux formes, et a, pour une fois, mélangé les genres dans un esprit créateur et dialectique.
La propriété commune n’a pas exclu, comme nous l’avons déjà dit, la propriété privée, mais elles coexistent pacifiquement : les richesses d’une cité sont en fait partagées par tous ; c’est-à-dire que le tout est en commun, mais ce fond commun n’annule pas la disposition de chacun de ce qui lui revient personnellement (47). Ainsi Aristote a pu, et à la fois, acquérir les bienfaits de la propriété commune et de la propriété privée. En ayant à sa disposition ses biens à lui, car l’homme s’acharnera à les conserver voire à les multiplier. Ceci augmentera ses ambitions et ses progrès, tout en se désintéressant des autres et de leurs biens, ce qui réduit effectivement les conflits sociaux et laisse à chacun le temps et l’ambiance de fructifier ses biens. Le résultat est bénéfique pour tous du moment que « l’usage des fruits est rendu commun » (48), par l’échange, qui est une nécessité (49) dans une cité bien ordonnée. Cette préférence n’est pas, pour Aristote, pure chimère du moment qu’elle existe déjà en état d’ébauche dans certaines cités et qu’elle a toutes les possibilités d’être appliquée, si elle ne l’est pas déjà, particulièrement dans les villes biens administrées (50) . Cette doctrine – relativement – nouvelle a besoin de la coopération des législateurs pour être appliquée, surtout qu’une nouvelle loi n’est pas toujours le bien venu et qu’elle a besoin de beau-coup de temps pour faire ses preuves. Cette nouvelle loi instituera deux vertus inséparables pour une vie saine à savoir « la tempérance et la libéralité » et non la tempérance et la misère comme soutenait Socrate » (51).

L’homme libre et libéral

Dans Ethique à Nicomaque, Aristote détermine la « libéralité comme vertu, elle semble être la médiété dans les affaires d’argent… car l’homme libéral est l’objet de nos éloges… dans le fait de donner et d’acquérir de l’argent, et plus spécialement dans le fait de donner ». Posséder pour Aristote veut dire dépenser pour soi et pour les autres, essentiellement les amis. Ces dépenses ne doivent pas mener à la « dilapidation du patrimoine qui semble être une sorte de ruine de la personne elle-même, en ce sens que ce sont nos biens qui nous permettent de vivre » (52).

Ainsi nous constatons que la propriété privée est, pour Aristote, un facteur de bonheur et de vertu, son absence mutile, chez l’homme, toute ambition et ruine par la même la cité, alors que son existence approuve la différence dans l’unité (53).
Aristote ne cherche pas à réaliser une unité absolue de la cité, mais plutôt son indépendance économique vis-à-vis des autres cités. Cette unité intérieure sup-pose une diversité des métiers et par la même des éléments de la cité. La cité est, à l’opposé de la famille, diversement constituée, car les secteurs économiques doivent être multiples et différents pour réussir l’autonomie externe.
Si pour Platon « l’unité la plus parfaite possible est, pour toute cité, le plus grand des biens », pour Aristote, cette unification trop poussée devient inélucta-blement un facteur d’anéantissement de l’Etat. Car chercher à faire de la famille l’analogue d’un corps c’est la réduire à un individu, chercher à faire de la cité le similaire d’une famille c’est la réduire à un individu : dans un cas comme dans l’autre c’est nier les différences et les spécificités. Cette négation forcée mutile et même ruine la cité, qui « est par nature une pluralité » (54). On ne peut parler d’unité entre des identiques ou même des semblables. Tout comme d’un même ton on ne peut faire une symphonie (55). La coexistence des contraires est le fondement de la cité aristotélicienne.
Platon, lui-même s’est rendu compte des méfaits de la communauté des biens, il a cherché à modifier la législation de la République dans son dernier écrit, les Lois. Aristote, lui-même, a reconnu les possibles excès de l’égoïsme, même de la part de celui qui gouverne, « parce qu’il ne le fait que dans son propre intérêt et devient un tyran » ce qui l’a poussé à élire la loi comme gouverneur, elle seule peut « garder la justice, et gardant la justice, de garder aussi l’égalité » (56).
Aristote compte revoir et critiquer les thèses des Lois, qui sont, selon lui, pleines d’originalités mais « la perfection en toutes choses est sans doute difficile à atteindre » (57). Le dit-il seulement de Platon, comme il est prononcé dans la Politique (58), ou est-ce qu’il s’implique ?

Pour conclure, nous constatons que ces deux thèses n’étaient pas de la pure métaphysique, mais elles ont été appliquées à travers l’histoire de différentes manières et justifiées diversement aussi. Elles ne sont pas de simples idéaux, mais elles sont devenues, pour certains, des réalités ou des vérités, c’est-à-dire des régimes économico-politiques, soutenus et appliqués.

(46) Aristote, Politique, II, 5, 1263a, 20.
(47) Disposer de ses biens ne voulait pas dire les dépenser uniquement pour soi, Aristote a donné une grande place à l’amitié, « l’homme heureux doit avoir des amis » avec qui il jouit en dé-pensant modérément. Cf. Ethique à Nicomaque, IX, 9, 1169 b, 15-20.
(48)Ethique à Nicomaque, IX, 9, 1169 b 25.
(49) Politique II, 9, 1257 b, 5.
(50) Ibid., II, 5, 1263 a, 30.
(51) Ibid., II, 6, 1265 a, 25-30.
(52) Ethique à Nicomaque, IV, 1, 1119b, 20 et 1190 a, 5.
(53) Aristote défend ardemment l’amitié dans la cité et entre les hommes, elle se fait naître par trois objets : le bien, l’agréable et l’utile (Ethique à Nicomaque, VIII, 2, 1155 b, 25.) « Toute amitié pour lui implique une communauté, et une espèce déterminée de communauté donne naissance à une espèce déterminée d’amitié » note du traducteur, p. 417.
(54) Ibid., 15.
(55) Notons que la musique est l’une des sciences grecques les plus communément admises. Cf., Rivaud (Albert), Etudes platoniciennes, in Revue d’histoire de la philosophie, Paris, Lib. Cambaire, 1929, p.19.
(56) Ethique à Nicomaque, V, 10, 1134 a, 30-35.
(57) Ibid., 10.
(58) Politique, II, 5, 1263 b 15-35 (traduction J. Tricot, Paris, J. Vrin, 1962, p. 100-101) :

Bibliographie

*Platon, République, traduction et notes, R. Baccou, Paris, Flammarion, 1970.
*Platon, Gorgias, Timée (dans œuvres complètes de Platon en 10 tomes) traduc-tion Albert Rivaud (avec d’autres), Les Belles Lettres, Paris, Collection des Universités de France, 1949
*Aristote, Politique, traduction, J. Tricot, Paris, J. Vrin, 1962.
*Aristote, Ethique à Nicomque, introduction et notes de J.Tricot, paris, J. Vrin, (réédition), 1966
*Rivaud (Albert), Etudes platoniciennes, in Revue d’histoire de la philosophie, Paris, Lib. Cambaire, 1929
* Luccioni (Jean), La pensée politique de Platon, P. U. F., Paris, publications de la faculté des lettres d’Alger, 1958.

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