par jacques Muglioni
( EXTRAITS de la Communication faite aux Journées franco-belges des Collectivités d’éducation )
 
 

 » (…) Car l’école est l’institution par excellence. Instituer, c’est donner commencement, établir, mettre sur pied. L’école est le lieu où s’accomplit, selon le beau titre de Montaigne, l’institution des enfants ; et des divers noms par lesquels on peut nommer le maître d’école, celui d’instituteur est encore le plus vrai. Encore faut-il estimer que les enfants ont besoin d’être institués, ce qui n’est plus une évidence à une époque où l’on veut souvent nier tout ce qui peut contrarier l’enfance, ainsi devenue modèle de vie pour beaucoup d’adultes. Or l’institution des enfants suppose qu’il existe véritablement des adultes, c’est-à-dire des êtres qui ne vont pas chercher dans leurs rêves embryonnaires leur idéal de l’homme. L’enfant, qui a en quelque façon la sagesse de son âge, pour peu que sa nature ait assez bien résisté au traitement des nourrices, sait très bien que l’enfance n’est pas un état dans lequel on peut s’installer et qu’il faut un jour en sortir. Tel est le vrai ressort de l’éducation, directement contraire à certaines théories proprement infantiles de la motivation. Car toutes ces théories aboutissent à défaire l’école, à perpétuer l’enfance et sa faiblesse, à trahir le meilleur de l’enfance. Non point que la psychologie manque d’efficacité. Au contraire, elle produit à foison des enfants qui lui ressemblent comme des frères. La meilleure façon de ne pas se tromper sur la réalité, c’est de la produire soi-même. La psychologie de l’enfant produit précisément un être artificiel qu’on peut appeler l’enfant de la psychologie et qui fait, non sans malice, au théoricien le cadeau de preuves irréfutables. Il est admirable d’entendre des enfants réciter par coeur des formules apprises, sans ignorer jusqu’au vocabulaire savant (« nous ne sommes pas motivés » ou « dans ce lycée il n’y a pas de communication  » ou choses semblables), car l’enfance et l’adolescence ne manquent jamais de renvoyer aux adultes l’image qu’ils se font d’elles. La jeunesse se tient toujours au niveau du regard qu’on porte sur elle, à ceci près que, dans son secret, elle vaut toujours un peu plus et qu’elle méprise les démagogues qu’elle sait exploiter à l’occasion. Il faut conclure qu’une génération a les enfants qu’elle mérite et qu’elle ne peut se plaindre que de ses propres démissions.

Si donc l’école est trop souvent l’abri où des parents abandonnent leurs enfants depuis que le parvis des églises est moins fréquenté, il ne faudrait pas qu’en même temps les enfants fussent dans l’école abandonnés par leurs maîtres. Ce serait malheureusement le cas si l’école était un espace indifférencié, où l’on ne pourrait qu’errer, se traîner, s’agglutiner, pour passer le temps. Ce serait encore le cas si la présence à l’école ne recevait pas la justification du travail et de l’étude. Pendant des siècles l’école n’a été ouverte qu’à une minorité et peu d’hommes ont eu accès à l’instruction. De nos jours, l’école ne parait pas toujours avoir pour objet principal d’instruire ; elle n’est parfois qu’une mauvaise garderie dispensatrice d’ennui par simple absence de travail et même de tenue. Des enfants abandonnés par la rigueur, la vérité, la beauté, sont alors livrés sans défense aux sentiments, conduites, langages sommaires et uniformes ; ils .sont contraints de chercher les « valeurs » du côté des diversions faites pour tromper le vide des pensées. La question mérite d’être sérieusement posée : l’ignorance est-elle toujours considérée comme un mal ? Tenir un peuple dans l’ignorance est-il toujours le crime le plus grave imputé au pouvoir arbitraire ? Depuis que, d’après les visionnaires de l’actualité, nous avons quitté la galaxie Gutenberg, l’analphabétisme n’apparaît plus avec autant d’évidence comme une calamité. Souvent encouragé par les bulletins pédagogiques, mal combattu parfois par les instructions et les programmes officiels, il n’est plus inconcevable de le voir ériger en institution, de sorte que la vraie question pourrait être celle-ci : les études se dégradent-elles, dans l’ensemble du monde occidental, parce que les élèves sont devenus ce qu’ils sont, ou sont-ils devenus ce qu’ils sont parce qu’on renonce tout simplement à les instruire ? Car nous avons moins affaire aux enfants d’une époque qu’à ceux d’une pédagogie. Ainsi s’installe le cercle que nous avons déjà évoqué : une pédagogie qui fabrique ses propres preuves avec des élèves parfaitement conformes à son projet.

La pédagogie n’est pas toujours seule en cause, du moins directement. La scolarité tend à s’apparenter aujourd’hui, dans de trop nombreux cas, à une sorte d’exode, voire de déportation quotidienne. Pour l’école dite de masse, on a inventé 1e ramassage. Le sommeil écourté, le temps perdu, l’attente et la dissipation, les devoirs hâtivement copiés dans un buffet de gare, tel est plus d’une fois le début d’une journée d’écolier. L’établissement édifié à des lieues de toute présence humaine, dans un terrain vague, inconnu, même des habitants les plus proches ; des bâtisses dont le revêtement est dégradé avant même d’avoir commencé de vieillir, construites selon un plan concerté de dispersion qui exclut tout centre de référence, toute possibilité de rencontre. C’est un choix pédagogique et cette architecture n’est pas innocente. L’édifice est délibérément tourné vers l’extérieur, ce qui vraisemblablement symbolise l’ouverture au monde : point de centre, point de cour intérieure où l’on puisse se croiser, s’arrêter, converser ; nul signe indiquant l’accueil, l’entrée de l’établissement. Ce refus de solennité, d’intériorité, de recueillement, d’habitabilité trouve sa plus claire expression dans l’étendue indéfinie, incertaine, destinée au passage d’une masse anonyme et informe dont, dans de telles conditions, la résignation et même la gentillesse peuvent susciter beaucoup d’étonnement. Et que, dans ces déserts grouillants, il soit malgré tout possible de rencontrer bien souvent des maîtres qui enseignent et des élèves qui essayent d’apprendre, c’est un sujet d’étonnement plus grand encore. Mais que les responsables de cet état de choses mettent au compte des media et, plus généralement, d’un fait de société les difficultés actuelles de l’école, voilà qui est sans doute moins tolérable. L’architecture est peut-être une pédagogie ; elle est sûrement une politique et, comme telle, elle devrait relever du jugement des citoyens. Il ne suffit pas d’entasser du béton, de construire des escaliers et des couloirs interminables, pour former un lieu où l’on puisse instruire et éduquer. Même le plus riche matériel est un apport dérisoire si les murs sont inhabitables. On ne fait pas un collège, une école, un lycée avec du matériel. La vie monacale eut jadis des exigences que des architectes surent comprendre et que leur art sut assumer. Ce n’est pas seulement, peut-être pas essentiellement une question de crédits : simplement les architectes ne comprennent plus qu’une aire de passage est le contraire d’une habitation et que les études, par exemple, ont besoin d’un toit approprié au mode de vie qu’elles supposent. Mais la pédagogie a aussi l’architecture qu’elle mérite.

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