Exeunt latin et grec ancien, signes extérieurs de fortune intellectuelle, dialectes honnis de prédicateurs en soutane et de vieillards en conclave, refuge des collégiens de bonne famille, idiomes étranges des entomologistes, des paléontologues, des ornithologues, des anthropologues, des ophtalmologues et des gastro-entérologues, formules abracadabrantesques des Diafoirus du foie et de la loi, ringard verlan de mesdames et messieurs les ci-devant … Oublieuse de la langue des maîtres d’hier, la France d’en bas va pouvoir enfin, en chemise et corde au cou, se livrer aux maîtres du jour et à la sidérante poésie de la modernité. « The times they’re a-changing … »

Toutefois avant extinction totale de leurs feux, qu’il nous soit permis, d’apporter une infinitésimale contribution à la défense et à l’illustration des langues anciennes. Que l’on nous autorise à jeter sur les préventions selon lesquelles, précisément, ces langues dites mortes n’auraient plus leur place dans la culture débordante de vie de la société contemporaine, quelques lueurs critiques …

Comment en effet ne pas dénoncer une réflexion bâclée sur les enjeux de l’enseignement de ces langues mères ? Comment sur la peau de chagrin qui leur est abandonnée ne pas déchiffrer de vieux griefs idéologiques, et au final, un grave fourvoiement ?

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Au latin et au grec n’est certes pas déniée la paternité de grands pans de notre culture, même si, le disant, on n’est pas épargné par quelques trépignements ici et là.

Tous nos arts, la littérature, mais aussi la peinture, la sculpture, la musique sont constellés de figures qui renvoient en écho les grondements profonds des mythes grecs ou romains. Tour à tour y apparaissent – nous les citons dans un hasardeux désordre -, Jupiter, Prométhée, Saturne, Œdipe, Vénus, Mars, Cupidon, Narcisse, Phébus, les Atrides, Achille, Hector, Hélène, Circé, Ulysse, Tantale, Nessus, Diane, Icare, Antigone, et tant d’autres … Ces hautes figures font encore entendre leur voix puissante et hantent notre imaginaire si profondément, si pertinemment que la philosophie et la psychanalyse s’en emparent aussi pour fixer leurs trajets et tourments comme autant de motifs.

Si plus que d’autres un art a convoqué en fond de scène – ou au-dessus-  ces personnages, ces dieux, ces mythes, c’est le théâtre. On sait ce que le théâtre du Grand Siècle doit à la tragédie grecque par exemple. On y voit, plus que toute chose, quelles forces fatales tendent les cordes d’arc de nos destinées. D’ailleurs ce mot « tragédie » n’est-il pas justement chargé d’un sens originel fondateur ? τραγῳδία composé de τράγοςn le bouc, et de ᾠδή, le chant, signifie à l’origine le chant du bouc. Entres autres interprétations on dit que par là serait évoquée la plainte de l’animal conduit de force à l’autel et à son sacrifice. C’est la préfiguration du combat entre le héros tragique et le destin, dont l’issue connue d’avance est la destruction, la folie ou la mort. Ainsi la tragédie antique était-elle revêtue d’un caractère sacral et demeure la référence absolue. Ses créateurs Eschyle, Sophocle, Euripide, Sénèque ont inspiré nos plus grands dramaturges. Avec son théâtre singulier Eschyle a ouvert la voie.  Sa pièce Prométhée, par exemple, présente cet espace concentré où la densité et la montée des forces rendent inutile le recours aux péripéties et même en tiennent lieu. Sophocle, quant à lui, nous a offert Antigone dont la postérité est éloquente. Trois auteurs contemporains Cocteau, Anouilh, Brecht s’en sont saisis dans leur théâtre. Le cinéma aussi s’en inspire. Chez Euripide, les héros mythiques sont confrontés comme des êtres ordinaires à des circonstances extraordinaires. Ce schéma actantiel a apposé une empreinte définitive. La « cage théâtrale » qu’il imagine et où se concentrent les tourments enfouis des personnages, emprisonne hommes et femmes. Mus par l’intensité de leurs passions, qu’elles soient amour ou haine, ces êtres s’entredéchirent sous les yeux du spectateur devenu témoin. C’est dans ce réduit oppressant que se déroulent Othello de Shakespeare, Phèdre de Racine, mais aussi le théâtre d’Ibsen ou de Strinberg. Sénèque inspirera Corneille dans Médée. Aux antiques mamelles notre comédie ne manquera pas de se nourrir elle aussi. Aristophane chantre de l’héroïsme féminin inspirera Molière. Plaute se retrouvera dans l’Amphitryon, et son Aulularia dans l’Avare.

Homère inspire même notre cinéma, mais le sait-encore ?  Le commerce de mièvres adaptations comme sable sous les vagues efface le nom prestigieux de leur auteur. Oubliera-t-on aussi ce que Shakespeare doit à Plutarque ?  Oubliera-t-on ce qui a nourri la pensée pourtant originale de Montaigne ? Faudra-t-il taire l’héritage multiséculaire du droit romain ? Devra-t-on ignorer les vastes champs philosophiques ouverts par les Socrate, Platon, Aristote ? Faire taire les auteurs qui ont construit la pensée et la morale de l’Occident ? Pyrrhon, Epicure, Epictète, Marc-Aurèle, où serez-vous ?

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Mais l’héritage du grec ancien et du latin ne se limite pas à des recueils de maroquin rouge frappé d’or. Il innerve notre langue, lui donne à la fois son tissu, sa texture, ses motifs, sa tessiture unique.

Prétendons-nous la parquer, la suspendre immobile à des cimaises ? Est-ce à dire que la langue ne serait qu’un objet de contemplation, un vestige muséal visitable avec ticket ? Certes pas. Pas plus que de l’être humain dont elle est l’expression privilégiée, il n’y a une essence statique de la langue. La langue ne saurait être contenue dans un état. La langue est une eau vive qui court, alimente, se déverse, s’engouffre, surgit, excède les limites, subvertit les tracés et les cadastres. On peut la canaliser, on peut la détourner, on peut la voir se lisser comme un miroir, jaillir en prodigieux jets d’eau dans les bassins de châteaux, briller sous le givre, gronder en torrent. On peut la voir troublée, boueuse, corrompue. On peut la voir s’appauvrir et s’assécher. Elle s’alimente à des sources diverses, elle est à des confluents. Cependant elle a son cours, son rythme, son parcours, son lit, son caractère, son tempérament, son histoire, ses raisons, sa musique. Elle a ses paysages. La facilité de la métaphore nous offre un opportun prétexte à placer notre réflexion sur deux axes, celui du tracé, dans lequel nous pourrions voir l’aspect syntagmatique de la langue, – autrement dit l’enchaînement des signifiants -, et celui des composants dans lequel nous pourrions voir ses paradigmes et en particulier les mots.

Nous avons tous gardé à l’esprit la quasi-absence de ponctuation en grec ancien et en latin. Ce qui peut nous apparaître aujourd’hui comme une carence insurmontable était compensée par une architecture rigoureuse, articulée notamment par des connecteurs logiques qui permettaient l’ordre, le lien, la hiérarchisation, la greffe, la nuance …  Un système d’enclaves, de rejets, en tenait chaque tuile. C’est au feu de la phrase latine que nos plus grands prosateurs ont forgé leur génie. Parmi eux Gustave Flaubert. L’apparition de Salammbô, descendant en majesté chaque degré du palais d’Hamilcar, constitue une des pages les plus lumineuses de toute la littérature. Ce prodige de rythme dans la phrase, tous ces marqueurs spatio-temporels qui scandent la marche de la prêtresse de Tanit, doivent beaucoup au génie structurel de la phrase latine. Parmi eux Marcel Proust. Ce maître incomparable de la complexité et de l’analyse distille ses phrases en des constructions prismatiques ou bien lamellées. Le prodige de l’entrelacs des sensations avec la mémoire d’hier, l’ambigüité, la duplicité, la réversibilité des êtres, mais aussi le merveilleux chatoiement du monde y sont tissés dans une étoffe souple, ample, soyeuse maintes fois étoilée de brocarts. Cette maîtrise architecturale de la phrase longue, généreuse donation du latin, s’enrichit d’une gamme d’appositions, d’incises, d’antépositions et d’un art de la subordination dans lequel le subjonctif apporte une modalité essentielle, aujourd’hui rendue bègue. Qui aujourd’hui fait la différence entre une proposition relative au mode indicatif et une autre, qui lui semble pourtant identique, écrite au mode subjonctif ? Ne rend-on pas incertaine la signification de syntagmes où le mode impersonnel de l’infinitif se substitue au mode personnel du subjonctif ? Les exemples de délitement et de dégradation du sens ne manquent dans la morphosyntaxe contemporaine.

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C’est aux mots eux-mêmes que nous en venons enfin. Les racines latines et grecques pour les plus savantes ne constituent-elles pas le noyau de la cellule mot ? Elles sont le référent originel à partir duquel le mot évolue, s’use, perd en force ou dérive. Si la connotation, cette charge socioculturelle attachée à un mot, évolue au fil du temps mais également au gré des espaces où elle circule, la dénotation, le sens objectif du mot, est la plus proche du sens d’origine. Autrement dit la référence au latin et au grec, dont on sait qu’ils ont contribué sans rival équivalent à la formation de nos mots, demeure un appui sûr dont il serait absurde et irresponsable de se défaire.

Or les velléités plus ou moins officielles de simplifier l’orthographe ont donné lieu à des suggestions, voire à des propositions péremptoires qui trahissent la méconnaissance ou la désinvolture. Entre autres aberrations on entend qu’il conviendrait de supprimer le doublement des consonnes … Or le doublement des consonnes est le plus souvent lié à un mécanisme de préfixation. La dernière consonne du préfixe jointe à la première consonne du radical double donc ou bien se transforme assimilée par la seconde. Ainsi voit-on cette évolution dans un mot tel que « associé » formé du radical latin « socius » ( ami ) , précédé du préfixe « ad », préposition latine indiquant le rapprochement,  l’addition. En revanche le mot « asocial » a recours au préfixe privatif grec α-, autrement dit un sens contraire au précédent. On comprend quel péril alors menacerait le sens des mots si « asocié » coexistait avec « asocial ». L’expérience  montre combien se donner des repères étymologiques accroît considérablement le volume de vocabulaire et sa compréhension. Il ne s’agit pas pour nous de vouloir fermer  la porte aux réformes, il s’agit de faire des réformes qui répondent à la pertinence. Restons un moment de plus avec ce préfixe « ad- » que l’on retrouve dans l’anglais « aggressive » soit ad- gradior (marcher sur) au sens martial. Ne serait-il pas intelligent que le français « agressif », castré par ignorance, retrouve la force de son sens d’origine et se rapproche des autres langues qui peu ou prou empruntent au latin ? Dans le volumineux lexique des orthographes malheureuses, prenons le mot « ennemi ». Le quidam ne se doute pas qu’il s’apparente à « inamical » et se forme du préfixe privatif latin in- et de l’adjectif amicus. L’anglais ne manque pas de s’en souvenir qui légitimement l’orthographie enemy. Ces deux exemples montrent l’utilité de la fidélité à l’étymologie latine. Ce rapprochement avec l’anglais n’est pas innocent. Cette langue qui connaît pour le moins une belle carrière internationale, est loin d’être exclusivement saxonne. Elle emprunte largement au latin et le fait avec une fidélité intéressante. Les exemples ne manquent pas. Citons seulement hospital, spade, way, castle, cost, coast, car, day, february, august etc… Les maniaques de la machette, ceux qui souhaitent aussi abattre l’accent circonflexe, éloigneraient plus encore la langue française non seulement de sa source mais plus gravement encore des autres langues européennes. Cette présence, parfois insoupçonnée du latin dans l’anglais, – comme dans le verbe irrégulier cut, du latin cutere (couper en frappant) que l’on retrouve dans couteau et dans percuter -, devrait inciter à la réflexion les sinistres fossoyeurs du latin qui l’enterreraient volontiers à l’aube sous l’épitaphe de langue inutile, voire nocive pour la modernité. Il serait au contraire plus éclairant dans les apprentissages de restituer ou de corriger un certain nombre de vocables dont l’inadéquation rend flou le cheminement d’une langue dite latine à une autre. Quiconque a enseigné les nombres à un enfant ou à un étranger, trouvera pertinent que l’on en revienne à septante, octante et nonante. Voilà un geste à faire pour l’Europe des langues ! L’orthographe n’est la science des ânes, que pour ceux qui braient et ne s’interrogent pas sur le sens des mots.

La vie des mots est pourtant un roman. On connaît le petit caillou dans la sandale du mot latin scrupulum qui en boitillant nous a donné scrupule. On surprendra des classes entières en apparentant étonner à tonnerre. On émerveillera quelques âmes de poètes en herbe en leur apprenant que « enthousiaste » contient le grec εν-θεος (être possédé par un dieu). On inquiétera d’autres en rappelant que « énergumène » signifie être agité ou mis en mouvement de l’intérieur, εν-εργον. On montrera l’analogie entre « aborder », « accoster » et « arriver », celle entre « trépied » et « tripode » On découvrira des parentés entre « dilapider », « lapidaire » ou « lapider », entre « moteur », « émotion » et « immeuble », le mode de construction autour de la racine -fier, « bonifier », « magnifier », « fructifier », « clarifier », « unifier ». On mettra en valeur la riche postérité du mot « animus » (souffle de vie, esprit) en évoquant le mot « âme », mais aussi « magnanime » et son contraire « pusillanime », « inanimé », « unanime ». La philosophie n’est parfois pas loin derrière la fenêtre entr’ouverte des mots. Ainsi « l’enfant »,  du latin « in-fans », est celui qui ne parle pas, il provient du verbe «  fari » parler. La fatalité, « fate » en anglais, a pour origine le participe passé de ce même verbe. « Fatum » signifie « ce qui a été dit (par les dieux) ». Les élèves de culture arabe feront le rapprochement avec l’arabe « mektoub ». Les mêmes apprendront avec curiosité que le mot arabe « bled » est un héritage des romains par le mot latin barbare « bladum » (le grain, le blé)…

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Le trésor culturel et linguistique légué par l’antiquité gréco-latine est donc prodigieux et inépuisable. Ce patrimoine constitue les références foisonnantes que l’on nommait jadis les humanités. Elles formaient autant la lettre que l’esprit. Le délaissement du latin et du grec constituerait à nos yeux une faute qui finirait de déliter le substrat de notre langue, et en désaccorderait les harmonies. Loin d’aider ceux qui en font l’apprentissage cette méconnaissance la leur rendrait plus obscure, et priverait ceux qui l’enseignent de fondements essentiels. Ce reniement motivé par des préjugés sociopolitiques bien-pensants est en vérité désobligeant pour ceux que ce retrait prétend protéger, je n’ose dire aider. La langue est un outil de pensée et d’émancipation. Confiner un groupe social dans le ghetto de son jargon de quartier est une faute. La maîtrise de la langue classique ouvre les portes des concepts, à l’émancipation et à la dignité.

Dans l’espace délaissé par la belle langue s’engouffrent les soldeurs de cravates, les bonimenteurs de la com’, les vendeurs de père et mère, les Rastignac de la mercatique, les Harry Potter de l’informatique, les snobs du dernier jargon franglais du marché. Voici la crédibilité de notre langue galvaudée par le mercantilisme et les stratégies commerciales à court terme. On renonce à créer des néologismes pertinents en harmonie avec notre délicieuse langue au profit de mots anglo-saxons qui font sourire tout anglophone, comme nous font sourire les mots français qui inondent les dialectes arabes que nous moquons.

L’ironie de cette tendance est qu’elle ne rend pas ces emprunteurs forcenés du dernier vocable anglais plus aptes à communiquer dans cette langue. On se donne un air en utilisant un mot technique et on a recours en fait à un mot de pure convention dont la connotation confère un statut. La langue française n’a-t-elle pas assez de ressources pour substituer à « smart phone » ou à « business plan » des mots d’une moindre vanité et qui ne soient pas dissonants ? Combien de mots au sens littéral dérisoire, dépourvus de toute clarté, encombrent notre langue, la dépersonnalisent et finiront par lui valoir le dédain de ceux qui au contraire pourraient s’y abreuver pour leur plus grand profit ?

Ce prêt-à-parler bon marché est celui de l’effet éphémère. Il ne contribue pas à la culture, il apporte rarement sa contribution à la pensée, il est une casquette de travers asservie à la mode et dont aussi bien la fonction que l’esthétique sont douteuses. La culture française ne peut être généreuse qu’en étant elle-même. A Marrakech on ne passe pas commande d’un cornet de frites, on demande à goûter un tajine ou une pastilla. Héritée de Racine, de Crébillon fils, de Flaubert, de Proust, de Giono, de Gracq notre langue mérite qu’on la travaille, qu’on la parle avec un effort de pertinence et un souci de musicalité, qu’on la polisse le mieux possible pour la mettre à jour sans la violenter, sans la renier. Quel plaisir d’entendre notre langue parlée en Afrique francophone avec si grand soin par des personnes que pourtant le sort et le dénuement déchirent !

Apostasie, ai-je titré ? Que l’écho grave de ce mot donne à penser…

 

Jean Paul POUDERON

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