Les mots sont semblables aux galets charriés par les rivières, striés, abrasés par la roche, le sable et l’eau. Cette usure naturelle des mots au fil du temps et des espaces leur confère le poli du bronze sorti brut de fonte et dont l’artiste fait alors la reparure. L’euphonie d’une langue s’élabore dans une sédimentation, une fusion d’éléments qui faufile sa ligne mélodique aussi bien que sa structurelle cohésion. Les Racine, Flaubert, Valéry, Proust, Gracq, Saint-John Perse, Giono et autres ne sont pas différents d’un Brancusi se promenant, sa création dans les mains, pétrissant le bronze jusqu’à lui donner ce poli, cette lissitude, au toucher si douce, et sa perfection. Ainsi Mallarmé plus que d’autres était-il attentif à la masse sonore du mot. Dans ce travail de potier la couleur, le son, la forme sont de provenances identifiées d’argiles, – pour notre langue plus aisément les mots d’origine grecque ou latine, et plus lentement ceux venant de modèles saxons ou autres. Il y a une pureté de la langue lorsque rien n’en trouble le mystérieux équilibre harmonique entre sens et forme.

L’érosion naturelle des mots

C’est à l’oral surtout que les facilités que nous nous donnons érodent la langue. La loi du moindre effort articulatoire, infléchit son évolution. Certains traits phonétiques exigent une mobilisation plus intense Ils tendent à s’user, voire à disparaître, au terme d’une évolution diachronique plus ou moins rapide ou encore dans certains contextes socioculturels. Cette loi de paresse à laquelle se plie le relâchement articulatoire tend à réduire le spectre phonétique d’une langue et constitue, répétons-le, un moteur crucial de son évolution. Par les déstabilisations qu’elle peut impliquer, elle se trouve parfois à l’origine de profonds bouleversements dans les mots et dans les structures morphosyntaxiques.

Observons avec amusement le glissement de « je ne sais pas » à « jn’sais pas », puis à « j’sais pas » jusqu’à « chais pas » ou encore « euh » chez certains bipèdes. Il illustre comiquement la dégradation que subissent les mots, voire les syntagmes. Notons que ce sont souvent les préfixes qui souffrent de cet émiettement des phonèmes, notamment sous la forme de l’assimilation de la dernière consonne du préfixe par la première consonne du radical. Prenons l’exemple simple mais très éclairant du « ad » latin – qui contient l’idée d’approche ou d’ajout. Il est assimilé dans le mot « associé » par le « s » de « socius » ( l’ami ). En revanche le mot « asocial » qui place l’α privatif grec en préfixe, en est quasiment l’antonyme, et ne subit pas ce doublement de la consonne du radical. Cette finesse autorise un commentaire. La réforme de l’orthographe que certains appellent de leurs vœux, évoque entre autres la suppression du doublement des consonnes. Celle-ci procéderait moins de la pertinence linguistique que de partis pris idéologiques ou encore de manœuvres commerciales. De telles mesures, contrairement aux apparences, iraient à l’encontre de la modernité et de l’aide à la compréhension. En effet l’effacement des racines étymologiques obscurcirait le cheminement d’une langue romane à une autre. Il est aussi des graphies non pertinentes qui seraient à corriger. L’anglais écrit « enemy » dans une lumineuse conformité à l’étymologie latine , « in-amicus », tandis que le français développe indûment un doublement du « s ». Un mot est un palimpseste précieux, une géode celant les gemmes et les prismes de l’histoire. Un mot est non seulement un réseau tissé entre le passé et aujourd’hui, mais encore un lien entre les peuples.

L’apocope ou la destitution

Les problématiques de la langue par conséquent ne sont pas dissociables de celles de la pensée et des choix dominants d’une époque. Certaines transformations des mots, anodines en apparence, trahissent des transformations dans les mentalités, des négligences coupables ou des valorisations arbitraires. Attachons-nous à pister quelques figures de style qui s’ignorent mais qui sont les favorites de la langue d’aujourd’hui. L’apocope par exemple. Du grec αποκοπτειν, retrancher, l’apocope se caractérise par la suppression de phonèmes ou de syllabes (vocaliques ou consonantiques) en fin de mot: par exemple « radio » pour « radiodiffusion », « auto » pour « automobile », « télé » pour « télévision » etc…. Ces diminutions produisent des mots de pure convention, amputés de la racine qui érigeait leur sens. Chacun sait que « αυτοϛ » en grec signifie « soi-même », que « τελε » signifie « à distance ». Or seul le préfixe en subsiste, survivance ou espèce de caprice géologique, butte témoin d’un relief disparu. Cette désinvolture dans l’emploi de la langue semble à tous parfaitement innocente. Dans beaucoup de cas elle n’est, de fait, que l’indice de la facilité ou de la familiarité.

Pourtant cette innocuité reste à être démontrée. Ces pratiques langagières – non pas entièrement nouvelles mais de plus en plus en usage – peuvent obéir à des stratégies concertées. L’époque contemporaine ne les a pas inventées, l’argot des bas fonds les inventa peut- être. Si ce dernier cherchait à camoufler, à séparer, à occulter, – en particulier aux oreilles de la police-, les stratégies commerciales de la « com » d’aujourd’hui cherchent au contraire, à familiariser, à capter, voire à avaler. Ainsi « Le Nouvel Observateur » a-t-il écourté son titre en « L’Obs ». Ainsi sommes-nous invités à lire « l’actu » ou à vivre ou à revivre « l’actu ». Ainsi « l’actu » comme « la pub » s’attable-t-elle à l’heure du petit déjeuner, ainsi fait-elle partie du rituel familial café-croissant, pire, au retour d’une journée de labeur elle participe au divertissement du soir. La familiarisation induite par l’apocope tend à diluer la vigilance et l’exigence. Elle instaure un rituel familier, bercé par la tonalité indifférenciée des beaux présentateurs et des belles présentatrices. « L’actu » est un produit vendeur ou pas. Un message non désiré reçu sur ma messagerie électronique était libellé de la façon suivante « Planète Internationale – Alerte info – Charlène a accouché de deux jumeaux » Le mode elliptique tait le système de valeurs, il impose une émotion souvent artificielle, il engloutit les protocoles du rationnel et du réfléchi. L’actualité fait le choix de présentateurs séduisants, hommes ou femmes, lisses, qui s’expriment sur un ton dépourvu d’engagement et nivelant. Le débit des titres de l’actualité par les stations de radiodiffusion est au diapason. L’actu, l’info, l’édito, l’hebdo sont diffusés en ritournelle. Les « guignols de l’info » amusent le peuple. L’apocope fait plus aisément enjamber la barrière qui devrait distinguer l’information du citoyen et le théâtre de guignol.

Un système de valeurs en filigrane

Disons-le tout net. Ces mutations de formes, ces élisions de syllabes trahissent une axiologie, autrement dit un système de valeurs. Une autre apocope très significative du renversement des paradigmes sociétaux et culturels, est celle de « prof ». Étonnant de voir avec quelle docilité une grande part des enseignants s’est prêtée à cette castration syllabique. A-t-elle vu dans cette apocope un diminutif sympathique, un intersigne de la popularité, de la jeunesse et de la modernité ? Cette castration du verbe n’en est pas moins symbolique. Elle fut apparemment indolore, et même vécue avec complaisance. Le professeur d’antan était dépouillé de son magistère. Quel soulagement il y avait sans doute à se défaire de l’autorité et de ses signes, … cette lourde pelisse ! Le jeunisme est dans le vent, le prof est dans le jeans, la langue dans le sans gêne. L’impératif est de se montrer accessible et facile. Côté opinion publique, le professeur se voit déchu de sa représentation institutionnelle, il est peu à peu l’objet d’un avalement par la familiarité. On transfère sur sa personne des attentes éducatives ou affectives tandis que parallèlement se fait jour la mutation de l’école de jadis, lieu de transmission du savoir, en une école lieu de vie. Une école berceau mais illusoirement protectrice. Au figuré, une gigantesque apocope. Les subtilités de la langue dès lors apparaissent suspectes ou secondaires, ou pire discriminantes. On ne voit pas qu’elles avaient une âme, appelée aussi la pensée, ou qu’elles en étaient au moins le fil à plomb, le ciseau ou le levier.

Arrêtons un instant notre petite revue des apocopes significatives sur les vocables « sécu », ou « alloc ». Ne donnent-elles pas un air de « çà va de soi » ? Ne banalisent-elles pas au fond l’avantage acquis ? Les vocables « sécu » et « sécurité sociale », « alloc » et « allocations familiales » se valent-ils ? La commodité à dire vaut souvent commodité à penser. Les conquêtes de la gratuité de l’instruction publique, et celles de la couverture sociale sont devenues un dû. On respecte souvent plus ce dont on mesure le coût. La carrosserie de la voiture de papa ne doit pas être rayée, mais les murs du lycée peuvent être détériorés. L’abus de la « sécu » n’est pas un vol, c’est une malice, une débrouillardise, un chantage parfois. Glissement des mots, glissement des valeurs.

Dans la course contemporaine à une sorte de constante brachylogie – dont le mode SMS est le comble, en attendant l’avènement définitif et postmoderne du borborygme ou de la seule onomatopée-, les acronymes tiennent une place importante qui mérite d’être examinée. Chacun sait que SDF fut au départ une commodité langagière des rapports de services de police. Elle est aujourd’hui indifféremment relayée par les journalistes. Le SDF n’est plus une personne sans abri ou sans domicile fixe, c’est une unité dans une catégorie qui entre dans les statistiques diverses et … d’hiver … Il est vrai que déclarer au « 20 heures » comme ils disent, qu’une personne comme vous et moi est morte de froid, a quelque chose d’inconvenant entre le fromage et la poire. En l’espèce le mot SDF a une fonction euphémistique lénifiante, comme AVC d’une autre manière. Dans beaucoup d’autres usages l’acronyme valorise le locuteur, il lui donne le statut de celui à qui un référent est familier, de celui qui est au fait des évènements et dans le goût du jour. Les prêtres des sciences de l’éducation sont friands de ces OVNIS linguistiques par lesquels ils promettent la guérison des écrouelles et qui leur confèrent un pouvoir sur le vulgum pecus des enseignants.

Les anglicismes entre l’ouvert et le fermé

S’il est une pratique constamment ascendante, c’est bien l’inclusion d’un anglais de façade dans notre langue française, et d’un usage d’ailleurs souvent si peu pertinent qu’il en est ridicule à l’oreille des anglophones. C’est à la Libération que les mots anglais furent mis à la mode. A tort et à travers on vit fleurir sur les enseignes des bars, des boîtes de nuit devenus « night club’s » et de bien d’autres commerces, l’ « ‘s » du cas possessif, – le « Jimmy’s ». La musique afro-américaine puis la musique dite « pop » mirent définitivement les anglicismes et un certain anglais au goût du jour. Cette pratique quelque peu folklorique contribua peu ou prou à dévaloriser la musique francophone et fit la preuve, s’il en était besoin, que la langue fait partie intégrante des grands enjeux commerciaux. Les journalistes qui devraient être les estafettes de la langue, ne sont pas les derniers à tirer les ficelles des anglicismes. Lorsqu’au Moyen Orient le danger aussi bien que la complexité rendait impossible un compte rendu précis, les envoyés spéciaux se gargarisaient du mot « sniper » répété à l’envi et ce vocable seul valait reportage et information. En ce temps là le mot « tireur isolé » eût été bien moins effrayant puisque le mot « sniper » arrivait annonciateur d’un danger couleur locale sur le marché de la « com » et de la sensation.

L’afflux massif de l’anglais dans notre langue est le signe d’une mutation culturelle voire idéologique, s’il n’en est pas un vecteur essentiel. L’apparition du franglais correspond à de nouveaux paradigmes. Jointe à la montée des sciences elle marque la fin de la primauté des humanités dans le cycle des études et dans les références de la pensée. On assiste à un certain délaissement du recours au latin ou au grec pour l’invention de mots nouveaux, y compris en médecine et chirurgie. On peut parler d’un jeunisme des mots, mais il y a surtout des enjeux de pouvoir et d’argent. La complicité de certains intellectuels ayant pignon sur les ondes -et parfois des intérêts dans les maisons d’édition -, joue un rôle non négligeable dans la consécration de mots de pertinence ou d’élégance douteuses.

Mais ce recours aux vocables anglo-saxons désigne, nous l’avons dit, une élite nouvelle en costume cravate qui succède à celle des érudits en toge. Par certains aspects, plus encore que l’acronyme, il participe d’une herméneutique à bon marché mais clivante. D’impossibles mots comme « business plan », « marketing », « skill management » balisent le discours des nouveaux cadres commerciaux « bodybuildés ». La nouvelle référence sociétale étant l’école de commerce américaine où l’on est allé étudier ou pas, il importe de faire savoir que le voyage initiatique outre- atlantique a été accompli. Qu’importe si la langue française a assez de ressources pour traduire ces réalités ! L’important c’est cet exotisme frelaté, ce mystère dont on se farde pour asseoir son statut. Hermès alias Mercure n’était-il pas le dieu du commerce et des escrocs ? Le monde informatique développe un hermétisme puissant qui met à distance les ci-devant de la culture puisque la seule connaissance de l’anglais ne suffit pas à déchiffrer ces nouveaux codes et à s’introduire dans les arcanes de ce nouveau pouvoir.

Le prêt à parler

Ainsi va-t-on de la pureté de la langue vers une purée du langage, un hachis insipide susceptible d’être avalé par tous les palais, toutes les bouches, tous les estomacs. Le globish qui désigne cette nouvelle substance linguistique de la mondialisation, cet anglais global qui n’est ni un anglais, ni un américain ( nous ne faisons pas injure à ces magnifiques langues ) est au service de la religion de la « com », et de son prêt-à-parler, cette mouche tueuse de l’esprit et de la poésie, cette termite des cultures, cette matricide des humanités.

Jean-Paul POUDERON

Tagged on:                 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ga('send', 'pageview');