Par Laurent Nadot

Eluard écrit : « la forme de ton cœur est chimérique. Et ton amour ressemble à mon amour perdu.». Sans doute y-a-il la forme d’un aveu ou d’un échec que l’amour ou la poésie relancent, sur le désir, sur le feu de la passion. Mais qu’est-ce que la philosophie peut-elle nous dire de l’amour, pour tenir l’autre avec le mord du désir, sans le poids de la routine et du quotidien et qui fait que l’amour dure plus qu’un moment mais peut-être une vie entière ? Certains pensent que l’amour dure le temps du fantasme et que l’amour est un mot chétif, lié à la rencontre et sa possibilité de construire un « Deux. » Pour rompre avec la solitude et son astre puissant, pour s’ouvrir au possible et à son multiple. Sans doute, la rencontre amoureuse ouvre un chemin inédit, chantier du sexe, chantier des sentiments. On le sait et les magazines féminins ne cessent de nous en parler, à travers le portrait épars de femmes tombées dedans et amoureuses ou voulant multiplier les expériences. Mais, s’il y a dans nos sociétés occidentales une injonction au bonheur, il n’empêche que l’amour ne saurait être un devoir comme le dit Kant : « l’amour est une affaire de sentiment et non de volonté. » Il en résulte qu’un devoir d’aimer est un non-sens. Le philosophe ajoute dans la Critique de la raison pratique : « il n’est au pouvoir d’aucun être humain d’aimer quelqu’un simplement par ordre.» Certes, le bonheur, cet état de satisfaction durable, est devenu sous l’impulsion des Lumières, un droit, et il y a une certaine tyrannie du bonheur puisqu’il faudrait être heureux. Sans doute pour être heureux, il faut une méthode et c’est là retrouver la doctrine d’Epicure, qui a pourtant fait l’objet des pires calomnies de la part de ses adversaires qui l’ont accusé d’être un débauché, un érotomane, un proxénète. Pourtant Epicure écrit : « nul plaisir n’est en lui-même un mal, mais les causes productrices de certains d’entre eux apportent de surcroît bien plus de perturbations que de plaisir. » Il faut alors évaluer les plaisirs par une typologie.  Mais, si cette doctrine retrouve de son lustre, aujourd’hui, c’est grâce à un certain hédonisme qui fait écho à Epicure, mais d’une manière lointaine et déformée. Car, si l’amour est une construction, un « Deux », comme dirait Badiou, il n’empêche que ce bonheur dans l’amour peut être standardisé et formaté par la société de consommation qui semble tout faire pour vouloir nous rendre heureux et nous empêcher quelque malheur, même si dans la souffrance, il peut y avoir une leçon de vie. Il suffirait de lire quelques lignes du Monde comme volonté et comme représentation pour nous en convaincre. Alors, si l’amour ne peut être dicté par la société, il n’empêche qu’il fait société, qu’il ouvre sur la politique. Mais que dire de l’amour ? Qu’il se donne dans quelque chose à déconstruire en le construisant dans une relation. A quoi cela correspond dans l’expérience commune ? « Pas d’obsession plus commune que celle de l’amour et pas d’expérience moins explicable » écrit Grimaldi dans Les métamorphoses de l’amour. Et, le philosophe ajoute « l’amour, c’est le désir d’une vitalité incandescente qu’en répondant au notre un autre désir semble promettre. » C’est vouloir exprimer ce qui se joue dans l’amour, en y retrouvant une part d’altérité et de singularité. De plus, le ressort de l’amour serait moins notre égoïsme que notre générosité respective de sorte que l’homme n’existe, en soi-même et pour soi-même, pas à la manière d’une monade fermée sur elle-même, un sujet clos, sans porte ni fenêtres mais que d’une ouverture à l’autre, comme si être ensemble était le seul recours que nous ayons contre l’angoisse d’être seul. Mais, avec Grimaldi, on pourrait dire que l’amour serait la transfiguration et la grâce de la banalité et que finalement, il résiste au quotidien.  Si les amoureux se quittent, c’est qu’il n’y a plus de désir ou que l’amour cesse et qu’il peut être blessé avant de s’ouvrir à nouveau, vers une nouvelle personne ou se clore définitivement. La rupture amoureuse fixe alors un autre temps, peut-être à figer dans un journal intime, dans une séance d’analyse, voire à expurger dans une conversation amicale. Sans doute, l’amour apaise et rend ainsi l’existence supportable ; l’amour, c’est aussi ce point merveilleux qui consiste à sentir sa vie bouleversée et d’en bouleverser une autre. Cependant, dans leur désir d’unité, bien des amants forment le fantasme d’inséparabilité et d’annexion et il n’y aurait que fusion et finalement confusion parce qu’il n’y aurait plus part de singularité ni altérité. Si bien que Grimaldi voit deux formes d’amour : la première cherche à absorber l’autre qu’il en efface l’altérité, dans une volonté narcissique, à tel point que toute indépendance est vécue comme une corruption insupportable car l’autre personne aimée serait la dépositaire de l’image de nous-mêmes… La deuxième serait ranimée par l’émerveillement qu’une autre personne lui fait éprouver, en sa singularité et son style, sa manière originale d’interpréter la vie. Et Grimaldi écrit : « aimer quelqu’un ce serait être tellement bouleversé par sa musicalité qu’on ne désirât rien tant que l’accompagner. » Bel amour qui semble être idéalisé par le philosophe et qui semble faire exception face à l’expérience multiple et singulière où, certes, comme le pense Aristote « aimer, c’est se réjouir » mais aimer, c’est aussi souffrir du manque de l’autre, du manque dévorant… « Mourir d’aimer » chantent certains engoncés dans leur désespoir ou tombant dans l’impasse de l’impossible.

 

Donc, pour aimer, il suffit de tendre idéalement vers cette deuxième forme d’amour. Forme avec son émerveillement et sa musicalité intrinsèque et qui ouvre vers un amour profond et inédit qui semble échapper au concept. Peut-être que cette forme idéale est plus proche de la poésie de Char qui dans sa Lettera amorosa écrit : « nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi, menons-nous malicieusement une guérilla sans reproche. » Sans doute ce n’est pas de guerre des sexes dont il s’agit mais de nouveaux défis à Deux, dans cette rivalité de deux libertés, l’une face à l’autre et qui s’ouvrent à leur altérité réciproque. Ce n’est pas alors jouissance et contrat mais construction de cet espace du « Deux ». C’est alors s’ouvrir à la relation et à une sorte d’équilibre entre les deux amoureux où chacun a sa place en faisant entendre sa ritournelle intérieure et en étant connecté à un « dehors » qui fait que nous n’avons pas devant nous une lutte des conscience, lutte pour la reconnaissance et dialectique propre à Hegel. Certes, pour Kojève, c’est le désir qui sort l’homme de sa contemplation et l’invite à son historicité. Mais dans l’amour s’il y a reconnaissance du désir de l’autre, il ne s’agit pas de « lutte pour la vie et la mort » mais de « guerilla »pour reprendre l’adresse de Char et qui semble au plus près de l’expérience amoureuse, déliée du concept. Parce que l’amour semble échapper au concept et à toute règle, il peut paraître difficile de tirer des généralités.

 

Pourtant, il y a Sartre et Beauvoir, qui est un exemple inconditionnel de l’amour entre deux philosophes et qui nous montre que le désir peut être dans l’impasse et l’amour toujours porter vers une forme musicale comme le montre Grimaldi mais qui avec ce couple comporte un absolu. Certes, avec ses impasses et ses brûlures mais qui a fonctionné comme un agencement. Certes, nous ne pouvons photographier l’instant du désir en déclarant : « voyez comment on désire ». Pourtant si on pense comme Spinoza que « le désir est l’essence de l’homme », dans l’Ethique, il est clair qu’il y a là une autre façon que Hegel de montrer la force du désir et qui peut mener à la joie du livre V ; l’homme connaît par son corps et son âme mais il y a plusieurs genres de connaissances : la connaissance du premier genre est celle que Spinoza appelle opinion ou imagination et elle est cause de fausseté car trop dépendante de nos impressions et de nos habitudes, puis il y a la connaissance du deuxième genre qui consiste à utiliser la raison pour effectuer des déductions correctes, et enfin la connaissance du troisième genre qui est une « science intuitive », une manière d’atteindre directement l’essence des choses. Est-ce atteindre l’essence de l’amour telle que nous voudrions la saisir ? Spinoza construit un système rationnel fondé sur une métaphysique de la Nature, il indique une voie même si la libération de l’homme est liée à la connaissance ; chemin de métal que retrouve Nietzsche dans son grand chant de la vie dans ce qu’elle a de plus intense, dire oui au « Grand désir »…

Laurent Nadot

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