Approches de la philosophie de Platon, par Michel Liégeois

Socrate, ce personnage emblématique de la philosophie, ne prétendait pas enseigner une doctrine philosophique – il n’a jamais rien écrit – ou un quelconque savoir qui nous viendrait de l’extérieur, comme tentaient de le faire les sophistes qu’il combattait. Par le jeu de la parole dialectique, il pratiquait, à l’instar de sa mère qui était sage-femme, l’art d’accoucher les esprits, la maïeutique, en faisant réfléchir ses interlocuteurs sur eux-mêmes et ce qu’ils croyaient savoir, afin de leur faire prendre conscience de leur ignorance.En faisant sienne la formule de l’oracle de Delphes, « Connais-toi toi-même », Socrate affirmait lui-même savoir ne rien savoir, docte ignorance qui le faisait passer pour le plus sage des hommes : un savoir conscient de sa propre ignorance s’avère en effet infiniment supérieur à un savoir qui passe pour vrai mais qui ne l’est pas et surtout s’ignore comme tel, puisque le premier nous amène à rechercher la vérité alors que le second nous laisse prisonniers de notre propre ignorance.

« Lorsque j’eus appris cette réponse de l’oracle, je me mis à réfléchir en moi-même :  » que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles ? Car moi, j’ai conscience de n’être sage ni peu ni prou. Que veut-il donc dire quand il affirme que je suis le plus sage ? Car il ne ment certainement pas ; cela ne lui est pas permis.  » Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée ; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m’ en éclaircir de la façon suivante : je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler l’ oracle et lui déclarer : « Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m ’ as proclamé le plus sage ».
J’ examinai donc cet homme à fond ; je n’ai pas besoin de dire son nom, mais c’était un de nos hommes d’Etat, qui, à l’épreuve, me fit l’impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d’autres et surtout à lui-même, mais qu ’il ne l’ était point. J’essayai alors de lui montrer qu ’il n ’ avait pas la sagesse qu ’il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et de plusieurs des assistants. Tout en m ’en allant, je me disais en moi-même :  » Je suis plus sage que cet homme-là ; il se peut qu’ aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon ; mais lui croit savoir que1que chose, a1ors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir « .

Platon, Apologie de Socrate, 20d- 22b, Ed. Garnier-Flanunarion, 1965, pp. 31-32.

Ainsi croyons-nous tous savoir, alors que nous ne savons pas qui nous sommes ni que nous ne savons pas, et cela que l’on soit homme politique, artisan ou artiste, car nos connaissances n’en sont pas ; elles ne sont que des croyances, des préjugés, des idées toutes faites qui nous ont été transmis par la famille et la société et qui, parce que nous les avons tenus comme vrais par « pistis », par confiance, ont fini par s’imposer à force d’habitude comme des évidences.
C’est en forçant par l’art du discours ses interlocuteurs à répondre de manière réfléchie et rationnelle sur des thèmes aussi divers que la beauté, le courage, 1a justice …, que Socrate mettait ces derniers devant leurs propres contradictions, les amenant à remettre en cause ce qu’ils tenaient pour vrai et qui ne l’était pas.
Il pratique l’ironie, étymologiquement interrogation critique, qui pose le  » τι εστι « , le « qu’est-ce que c’est ? », c’est-à-dire la question de l’essence de telle ou telle chose dont on parle, comme condition préalable à toute recherche. Ceux qui font alors l’effort de répondre prennent conscience de leurs fausses opinions, les dépassent et découvrent par la parole dialectique que la vérité se trouve en eux.

 » Socrate – Etranger, poursuivit-il, dis-moi donc ce que c’est que le beau.
Hippias – Celui qui fait cette question, Socrate, veut qu’on lui apprenne ce qui est beau ?
Socrate – Ce n’ est pas là ce qu ’il demande, ce me semble, Hippias, mais ce que c’est que le beau.
Hippias – Et quelle différence y a-t-il entre ces deux questions ?
Socrate – Tu n’ en vois pas ?
Hippias – Non, je n’en vois aucune.
Socrate – Il est évident que tu en sais davantage que moi. Cependant fais attention, mon cher. Il te demande, non pas ce qui est beau, mais ce que c’est que le beau.
Hippias – Je comprends, mon cher ami : je vais lui dire ce que c’est que le beau, et il n’aura rien à répliquer. Tu sauras donc, puisqu’il faut te dire la vérité, que le beau, c’est une belle jeune fille.
Socrate – Par le chien, Hippias, voilà une belle et bri1lante réponse. Si je réponds ainsi, aurai-je répondu juste à la question, et n’aura-t-on rien à répliquer ?
Hippias – Comment le ferait-on, Socrate, puisque tout le monde pense de même, et que ceux qui entendront ta réponse te rendront tous témoignage qu’e1le est bonne ?
Socrate – Admettons … Mais permets, Hippias, que je reprenne ce que tu viens de dire. Cet homme m ’interrogera à peu près de cette manière :  » Socrate, réponds-moi : toutes les choses que tu appel1es belles ne sont-elles pas bel1es, parce qu’il y a que1que chose de beau par soi-même ? . » Et moi je lui repondrai que, si une jeune fille est belle, c’est qu ’il existe quelque chose qui donne leur beauté aux belles choses.
Hippias – Crois-tu qu’il entreprenne après cela de te prouver que ce que tu donnes pour beau ne l’est point ; ou s’il l’entreprend, qu’il ne se couvrira pas de ridicule ?
Socrate – Je suis bien sûr, non cher, qu’il l’entreprendra : mais s’il se rend ridicule par là, c’est ce que la chose elle même fera voir. Je veux néanmoins te faire part de ce qu ’il me dira.
Hippias – Voyons.
Socrate – « Que tu es plaisant, Socrate ! me dira-t-il. Une be1le cavale n’est-ce pas quelque chose de beau, puisque Apollon lui même l’a vantée dans un de ses oracles !  » Que répondrons-nous, Hippias ? N’ accorderons-nous pas qu’une cavale est quelque chose de beau, je veux dire une cavale qui soit belle ? Car, comment oser soutenir que ce qui est beau n’est pas beau ?
Hippias – Tu dis vrai, Socrate, et le dieu a très bien parlé. En effet, nous avons chez nous des cavales parfaitement belles.
Socrate –  » Fort bien dira-t-il Mais quoi ! Une belle lyre n’est-elle pas quelque chose de beau ? . » En conviendrons-nous, Hippias ?
Hippias – Oui .
Socrate – Cet homme me dira après cela, j’en suis à peu près sûr, je connais son humeur : « Quoi donc, mon cher ami, une be1le marmite n’est-elle pas quelque chose de beau ? . »

Platon, Hippias majeur, 287d- 288b, Ed. Hatier, 1985.

Ce sont cette exigence de définition et cette approche dialectique, exprimées à travers le logos ou discours rationnel, comme condition de tout cheminement vers le vrai, qui constituent le caractère dominant de l’attitude socratique et que l’on retrouve dans la plupart des dialogues de Platon, notamment ceux dits de « jeunesse » ou socratiques, qui aboutissent le plus souvent à une aporie, à une impasse, à une impossibilité de donner une réponse à la question initialement posée.
Ainsi l’influence de Socrate a été telle qu’il est parfois difficile de distinguer à travers les écrits de Platon ce qui revient en propre à la pensée socratique de ce qui revient à la pensée de son disciple. De même il n’est pas aisé non plus de voir quel est le vrai Socrate mis en scène à travers ses dialogues, bien que l’on puisse avancer qu’au fur et à mesure de l’élaboration de sa philosophie Platon s’en soit progressivement détaché, ainsi que le prétend Aristote, pour proposer une conception métaphysique et politique qui représente le fondement de sa propre philosophie.

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