Approches de la philosophie de Platon, par Michel Liégeois

Platon a élaboré une doctrine des idées qui repose sur deux thèses majeures : la dualité de la réalité et l’immortalité de l’âme.

 

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LA DUALlTE DE LA REALITE

Il faut distinguer pour Platon le monde des apparences sensibles, changeant, insaisissable et en perpétuel devenir, et, au-delà, invisible, le monde intelligible, celui des Idées éternelles et immuables, qui serait le lieu du Vrai en soi. Ce monde des Idées est celui où se situent les archétypes, les modèles, c’est le monde du Bien ou de l’Etre par excellence d’où procèdent toutes choses ; quant au monde sensible, voué à la finitude, il ne doit sa réalité qu’à sa participation au monde intelligible dont il est la copie, la dégradation ontologique : l’imitation ne peut avoir le même degré d’être que le modèle.
En différenciant la réalité telle qu’elle nous apparaît de ce qu’elle est en vérité, en postulant que tout ce qui existe dans le monde quotidien sous la modalité du paraìtre est fait à l’imitation du monde intelligible, de l’Etre en soi, Platon prétendait s’attaquer aux connaissances fondées sur la sensation et l’empirisme et opposait la stabilité du véritable savoir aux changements de l’opinion : l’homme n’est pas la mesure de toutes choses comme le prétendait le sophiste Protagoras puisqu’une telle mesure ne pouvait se trouver que dans ce monde transcendant des Idées.
L ’idée, qui est objet de pensée, sert de modèle idéal pour connaître et agir sur le monde sensible. Ainsi, ce lit en bois que je percois a été fabriqué par un artisan à partir d’un certain modèle idéal de lit qui, lui, existe indépendamment de toute matière ; cette forme intelligible ou idée du lit, parfaite et immuable, ne peut se confondre ni avec les autres idées ou archétypes, c’est-à-dire modèles idéaux qui possèdent chacun leur propre définition et essence, ni avec leur réalisation concrète dans le monde sensible comme objets qui en sont nécessairement les copies imparfaites, soumises au temps et à la dégradation.
Il existe donc des formes intelligibles auxquelles les réalites sensibles participent, qu’elles soient naturelles ou artificielles, mais il y a aussi, pour Platon, des idées de réalités plus abstraites, comme les mathématiques, les figures géométriques et, surtout, l’idée qui est au sommet du monde intelligible et qu’il faut chercher à contempler, l’idée du Beau en soi. Car, pour Platon, la condition première de l’humanité, c’est l’ignorance dont il faut se départir impérativement : produit de notre éducation et de nos habitudes, elle nous rend prisonniers des apparences. Dans l’allégorie de la caverne, Platon décrit à travers la parole de Socrate cette situation de non savoir dans laquelle nous nous trouvons.

« Maintenant, repris-je, represente-toi de la façon que voici l’état de notre nature re1ativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces honunes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu ’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur , pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Je vois cela,
dit-il.
Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, et en toute autre espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Voilà,
s’ écria-t-il, un étrange tableau et d’étranges prisonniers. Ils nous ressemblent, repondis-je ; et d’abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
Et comment ?
observa-t-il, s’ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ?
Et pour les objets qui défilent n’en est-il pas de même ?
Sans contredit.
Si donc ils pouvaient s’ entretenir ensemble ne penses-tu pas qu ’ils prendraient pour des objets réels les ombres qu ’ils verraient ? Il y a nécessité. Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l’un des porteurs parlerait, croirait-il entendre autre chose que l’ombre qui passerait devant eux ?
Non, par Zeus,
dit-il.
Assurément, repris-je, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués. C’est de toute nécessité. »

Platon, La Republique, Livre VII, 512a-515b, Ed. Garnier-Flammarion, 1966.

Connaître, ce sera alors faire l’effort de s’arracher de la fascination des ombres et des images du monde de la caverne, lieu du paraître, de l’illusion et de l’ignorance, pour s’élever dialectiquement vers le savoir afin de saisir quelle est la véritable place des éléments qui constituent le monde et jouir de la contemplation des Idées.

L’IMMORTALlTE DE L’AME

Mais une telle théorie ne peut se comprendre que par la conception que Platon se fait de l’âme humaine, car si l’on cherche la vérité, c’est qu’on ne 1a connaît pas, et si l’on se trouve en face d’elle, comment savoir que c’est la vérité puisqu’on ne sait pas ce qu’elle est ? Comment l’âme peut-elle seulement savoir puisque ses connaissances ne peuvent venir ni de l’expérience personnelle du monde sensible, ni des autres qui sont prisonniers des apparences de la caverne ? C’est le paradoxe que Platon lui-même soulève dans Le Ménon  : comment peut-on chercher ce que l’on ne connaît pas ?
La réponse de Platon sur ce point est claire : tout ce que connaît notre âme ne peut provenir de cette vie présente mais bien d’une existence antérieure où, séparée du corps, elle a pu contempler les idées.
Autrement dit, pour Platon, notre âme est immortelle et a eu commerce avec les idées mais, jointe accidentellement au corps, elle a oublié ce qu’elle savait depuis toujours. D’où l’impérative nécessité de se dégager des chaînes corporelles qui font obstacle au cheminement dialectique de la connaissance des vérités intelligibles.

 » – Quand donc, reprit Socrate, l’âme atteint-elle la vérité ? Quand elle entreprend de faire quelques recherches de concert avec le corps, nous voyons qu ’il l’induit en erreur.
– C’est vrai.
– N’est-ce pas en raisonnant, qu’elle prend, si jamais elle la prend, quelque connaissance des réalités ?
– Si.
– Mais l’âme ne raisonne jamais mieux que quand rien ne la trouble, ni l’ouïe, ni la vue, ni la douleur, ni quelque plaisir, mais qu’au contraire, elle s ’isole plus complètement en elle-même, en envoyant promener le corps et qu’elle rompt, autant qu’elle peut, tout commerce et tout contact avec lui pour essayer de saisir le réel.
– C’est juste. « 

Platon, Phédon, 65d, Ed Garnier, 1958.

Connaître, pour répondre au paradoxe du Ménon, c’est donc arriver à reconnaître, à se ressouvenir, et tout le travail de la dialectique comme celui du mythe chez Platon va consister à réveiller le plus possible les souvenirs enfouis en l’âme, à faire cet effort de réminiscence, afin de se réapproprier ce savoir passé du vrai qu’elle a toujours eu en elle mais qu’elle ignore posséder.
A l’ascension dialectique du discours rationnel qui permet la réminiscence fait écho chez Platon toute une pédagogie amoureuse qui dépasse les apparences sensibles et les passions et permet cette communication à l’Etre. Il faut se détoumer de l’eros vulgaire, de la fascination de la singularité du corps de l’autre, pour ne considérer en lui que l’universalité à laquelle il nous renvoie et qui n’est autre que l’idée du beau ; cet amour du beau corps doit être une médiation vers l’amour de plusieurs beaux corps puis de tous les beaux corps, afin de passer à la considération des belles âmes et des belles vertus qui nous permettent alors de redécouvrir l’idée du Beau en soi.
Fils de Poros et de Pénia, de la ruse et de la pauvreté, Eros représente ce mélange de désir, de manque d’être, et de calcul, il est cette médiation inespérée entre le monde sensible et le monde intelligible qui rend possible la contemplation de l’idée du Beau. Le seul véritable amour qu’il faut ainsi rechercher est celui de la sagesse : il est philosophe.

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