Approches des philosophies stoïciennes, par Michel Liégeois

Le mot nature vient de “phusis” en Grec, qui a donné le terme “physique” en Français, et signifie avant tout croître, se développer, c’est-à-dire renvoie aux idées de vie, de changement : elle est ce principe, ce “feu artiste“, dont tout procède.

Les Stoïciens “appellent nature, tantôt ce qui contient le monde, tantôt ce qui produit les choses terrestres. La nature est une manière d’être qui se meut d’elle-même selon des raisons séminales produisant et contenant les choses qui y naissent d’elle dans des temps définis et formant des choses semblables à celles dont elle a été détachée.” (Diogène Laërce, VII, 148). Les termes grecs nous permettent de comprendre cette distinction entre la physique, “to Pan“, qui représente l’univers, l’ensemble du monde et du vide, et le monde lui-même, “to olon“, le monde sans le vide : la nature est donc ce qui englobe et produit le monde, qui est “cosmos“, belle ordonnance des astres, et se comprend comme architecte divin ; dans la mesure où la nature est synonyme de Dieu, de “souffle igné et artisan“, la physique stoïcienne s’entend aussi bien comme une théologie que comme une cosmologie.
Le monde, dans lequel il n’y a aucun vide car il constitue un tout continu, est situé dans un vide infini, et comprend le ciel, la terre et les êtres vivants ; il est un vivant animé par le Logos divin, c’est-à-dire qu’il est composé de deux principes indestructibles qui se compénètrent ; un principe passif, qui est la matière, et un principe actif, la raison ou Logos divin, qui agit à travers elle. Cette dernière, substance sans qualité, est formée de quatre éléments périssables dont les deux premiers – le feu et l’air – sont actifs, et les deux derniers – l’eau et la terre – passifs.

Dans un premier mouvement, le feu, qui est chaleur et se nomme éther lorsqu’il est situé en haut, fait naître les planètes et les étoiles ; il entre dans un cycle de transmutations jusqu’à la terre, qui est sèche et se trouve au milieu du monde, en passant par l’air, qui est froid, et l’eau, humide. Ce premier mouvement préside ainsi aux cycles de vie et de mort des êtres vivants, à la génération des choses.

Mais il est suivi d’un second mouvement, qui est inverse, va de la terre au feu, en passant par l’eau et l’air : cette nouvelle génération ou palingénésie arrive lorsque le monde se dilate dans le vide illimité qui l’entoure, quand se produit une conflagration universelle où tout ce qui existe est transformé en feu. C’est à l’occasion d’un tel événement, qui se produit éternellement, que tout est divinisé, redevient âme, et se trouve totalement régénéré .

Une telle palingénésie, qui implique un éternel retour des événements et des êtres, représente l’expression de la vie du monde lui-même, comparable à un vivant qui naît, vit, meurt et renaît perpétuellement.

Cette réalité naturelle se confond avec le Destin ou Providence, expression de la tension vitale qui préside à la sympathie universelle et fixe le cours des événements. Le mot de Destin se dit “Eimarménè” en Grec, formé sur la racine “mer“, que l’on retrouve dans “meros“, la partie, et “Moira“, les Parques : il est ce qui donne à chacun sa part, son lot dans l’organisation du monde. Les Stoïciens le définissent comme “l’enchaînement des causes des choses, ou encore la raison qui gouverne le monde“. Cette raison des choses n’est autre que Dieu, le feu artiste, procédant par ordre à la génération du monde, vivant raisonnable, esprit intelligent, souffle qui se répand à travers l’univers.

Les Stoïciens parlent indifféremment de Dieu ou des dieux, car il circule à travers le monde et la matière, “comme le sperme à travers les organes génitaux” : il est “poluonomos”, celui qui a plusieurs noms, selon les parties qu’il pénètre – “dia” signifie à travers en Grec, mais “Dia” est aussi l’accusatif de Zeus.
Le dieu est un être vivant, immortel, raisonnables, parfait, intelligent, heureux, étranger au mal, étendant sa providence sur le monde et son contenu. Il n’a pas cependant forme humaine. Il est l’auteur de toutes choses, et comme leur père, il est intimement lié à la nature par quelqu’une de ses parties .(…) Il est appelé tantôt dios, parce que tout se fait par son intermédiaire, Zeus, parce qu’il crée la vie, ou parce qu’il est intimement lié à tout ce qui vit, Athéna parce que sa puissance s’étend à l’éther, Héra, parce qu’elle s’étend aussi à l’air, Héphaistos parce qu’elle s’étend aussi feu, Poséidon, parce qu’elle s’étend à l’eau, Déméter, parce qu’elle s’étend à la terre, et encore de bien d’autres noms, selon ses différents effets“. (Diogène Laërce, VII, 147).

(A suivre)