Approches de la philosophie de Spinoza
par michel Liégeois, professeur de Philosophie
A2 – Seconde partie de l’Introduction de l’Appendice

Le combat contre tous les préjugés qui empêchent la compréhension rationnelle de la nécessité de l’ordre des choses, et qui obscurcissent la démonstration de la première partie.

« En outre, partout où l’occasion s’en est présentée, j’ai eu soin d’écarter les préjugés qui pouvaient empêcher qu’on n’entendît mes démonstrations ; mais, comme il en reste encore un fort grand nombre qui s’opposaient alors et s’opposent encore avec une grande force à ce que les hommes puissent embrasser l’enchaînement des choses de la façon dont je l’ai expliqué, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de soumettre ces préjugés à l’examen de la raison. Les préjugés dont je veux parler ici dépendent tous de cet unique point, que les hommes supposent communément que tous les êtres de la nature agissent comme eux pour une fin ; bien plus, ils tiennent pour certain que Dieu même conduit toutes choses vers une certaine fin déterminée. Dieu, disent-ils, a tout fait pour l’homme, et il a fait l’homme pour en être adoré.  »

La première partie de l’Introduction a ainsi permis le rappel des démonstrations sur la nature et les propriétés de Dieu qui ont été systématisées tout au long de leur exposition rationnelle. Ce second moment précise que cette démarche méthodique ne s’est pas faite sans également combattre « les préjugés qui pouvaient empêcher qu’on entendît nos démonstrations  » dès que l’occasion se présentait. Les « occasions », ce sont tous les scolies de cette première partie de l’Ethique qui interviennent après les Définitions, les Propositions et les Démonstrations et qui prennent en charge les critiques et objections possibles que l’on pourrait émettre contre ce qui vient d’être exposé ; autrement dit, les scolies ont une double fonction : une fonction polémique en quelque sorte, qui permet de proposer des argumentations aux objections possibles, et une fonction d’élucidation, qui développe en les précisant les moments importants des thèses exposées.
C’est ce que montre le second scolie de la Proposition VIII, dans lequel il s’agit à la fois de combattre « ceux qui ignorent les vraies causes des choses » et de démontrer comment il ne peut exister qu’une seule substance infinie. Ces « occasions » nous renvoient aussi au scolie de la Proposition XI, sur la question de l’existence nécessaire de Dieu ; ou encore au très long scolie de la Proposition XV sur l’indivisibilité de la substance ; tout comme à celui de la Proposition XVII sur la liberté et l’omnipotence divine, question reprise et complétée par le second scolie de la Proposition XXXIII. Le fait qu’une question soit reprise, que plusieurs scolies discutent d’une même proposition, comme si une seule fois ne suffisait pas, est symptomatique : il s’agit de combattre des préjugés tenaces, qui ne disparaissent pas nécessairement lorsqu’ils sont soumis à l’examen de la raison. Spinoza sait bien que la lutte contre les idées reçues est sans fin, et qu’il serait illusoire de croire qu’elles pourraient toutes être dissipées devant une argumentation bien construite ; d’où la nécessité de les combattre dès que l’occasion se présente, y compris dans les autres parties de l’Ethique. Le scolie de la Proposition I de la quatrième partie mesure toute la force des préjugés ou idées fausses : « Rien de ce qu’a une idée fausse n’est supprimé par la présence du vrai  ».
En effet, l’idée inadéquate, produit de l’imagination et qui reflète la positivité des désirs humains, ne disparaît pas lorsqu’elle est dénoncée et comprise comme fausse :
« Par exemple, quand nous regardons le soleil, nous l’imaginons à environ deux cents pieds de nous ; en quoi nous nous trompons aussi longtemps que nous ignorons sa vraie distance ; mais une fois connue sa distance, l’erreur, certes, se trouve supprimée, mais pas l’imagination, c’est-à-dire l’idée du soleil qui en explique la nature seulement en tant qu’il affecte le Corps ; et par suite, quoique nous connaissions sa vraie distance, nous n’en continuerons pas moins à l’imaginer proche de nous  ».
Mais c’est bien aussi parce que ces préjugés sont en aussi grand nombre que, ayant soumis à l’examen de la raison tous ceux qui se présentaient jusqu’ici comme obstacles à la compréhension de ses démonstrations, Spinoza propose d’en avoir maintenant une approche plus synthétique : il s’agit de les rapporter tous à une racine commune, qui n’est autre que cette croyance universellement partagée, le préjugé finaliste. En quoi consiste-t-il au juste ?

Celui-ci s’énonce ainsi : « Les hommes supposent communément que tous les êtres de la nature agissent comme eux pour une fin ; bien plus, ils tiennent pour certain que Dieu même conduit toutes choses vers une fin certaine et déterminée. Dieu, disent-ils, a tout fait pour l’homme, et il a fait l’homme pour en être adoré  ».
Spontanément, les hommes imaginent le monde et Dieu lui-même à partir de leur propre conscience des choses. Dans un premier temps nous imaginons un but à atteindre que nous choisissons, puis nous agissons, nous mettons tout en œuvre pour l’atteindre. La cause de nos actions n’est ainsi rien d’autre que la représentation que nous nous sommes donnée du but que nous désirions atteindre : le préjugé finaliste consiste à projeter cette manière de se représenter les rapports entre les moyens et les fins aussi bien dans la Nature qu’en Dieu lui-même.
C’est en effet en fonction de cette disposition d’esprit que les hommes jugent de la valeur des phénomènes naturels qui poursuivent tous une fin précise – « le soleil existe pour éclairer », « la mer pour nourrir les poissons » etc. La nature ne ferait donc rien en vain et, puisqu’elle est matérielle et dénuée de conscience, il faut bien que ces buts qu’elle recherche soient eux-mêmes assignés par une conscience suprême : Dieu. Et la nature, de ce point de vue, apparaît bien comme la réalisation effective des desseins divins, elle serait créée et organisée selon la volonté divine. Mais ce n’est pas tout : puisque l’homme est un être à part dans la nature, qu’il a été créé à l’image de Dieu et possède une place privilégiée dans l’ordre du monde (seul animal « pensant »), il est lui-même le but de la création divine. Et cette représentation logiquement déduite appelle un mécanisme de réciprocité : puisque Dieu a fait toutes choses en raison de l’homme, l’homme à son tour doit se donner pour fin d’honorer Dieu, à travers les religions et les morales.
Ce préjugé finaliste, pour être le plus communément partagé, n’en est donc pas moins complexe puisqu’il se comprend selon un processus logique qui s’articule en trois moments qui ne font qu’un :
1/ la nature ne fait rien en vain puisqu’elle poursuit des fins
2/ elle est l’expression et la réalisation des desseins de Dieu
3/ l’homme lui-même est le but de la création divine tout comme la fin suprême de l’homme consiste à honorer Dieu.

C’est ce préjugé que Spinoza va entreprendre maintenant d’étudier en détails, en proposant une véritable enquête visant à comprendre les raisons qui font qu’il est si unanimement partagé par les hommes (B1), à analyser pourquoi il est faux (B2) et quels sont les autres préjugés qui en découlent (B3). « En conséquence, je m’occuperai d’abord de rechercher pourquoi la plupart des hommes se complaisent dans ce préjugé, et d’où vient la propension naturelle qu’ils ont tous à s’y attacher. Je ferai voir ensuite que ce préjugé est faux, et je montrerai enfin comment il a été l’origine de tous les autres préjugés des hommes sur le Bien et le Mal, le Mérite et le Péché, la Louange et le Blâme, l’Ordre et la Confusion, la Beauté et la Laideur, et les choses de cette espèce.  »