Approches de la philosophie de Spinoza
par michel Liégeois, professeur de Philosophie
B1 – La genèse du préjugé finaliste et les causes de son succès

” Ce n’est point ici le lieu de déduire tout cela de la nature de l’âme humaine. Il me suffit pour le moment de poser ce principe dont tout le monde doit convenir, savoir que tous les hommes naissent dans l’ignorance des causes, et qu’un appétit universel dont ils ont conscience les porte à rechercher ce qui leur est utile. Une première conséquence de ce principe, c’est que les hommes croient être libres, par la raison qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leurs désirs, et ne pensent nullement aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir. Il en résulte, en second lieu, que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, savoir, leur utilité propre, objet naturel de leur désir ; et de là vient que pour toute les actions possibles ils ne demandent jamais à en connaître que les causes finales, et dès qu’ils les connaissent, ils restent en repos, n’ayant plus dans l’esprit aucun motif d’incertitude ; que s’il arrive qu’ils ne puissent acquérir cette connaissance à l’aide d’autrui, il ne leur reste plus d’autre ressource que de revenir sur eux-mêmes, et de réfléchir aux objets dont la poursuite les détermine d’ordinaire à des actions semblables ; et de cette façon il est nécessaire qu’ils jugent du caractère des autres par leur propre caractère. Or, les hommes venant à rencontrer hors d’eux et en eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur sont d’un grand secours pour se procurer les choses utiles, par exemple les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils ne considèrent plus tous les êtres de la nature que comme des moyens à leur usage ; et sachant bien d’ailleurs qu’ils ont rencontré, mais non préparé ces moyens, c’est pour eux une raison de croire qu’il existe un autre être qui les a disposés en leur faveur “.
Puisque nous ne sommes qu’à la fin de la première partie de l’Ethique, précise Spinoza, les analyses de ce préjugé ne pourront cependant être déduites à partir de la nature de l’âme humaine, puisque celle-ci fera l’objet d’une exposition à travers les 13 propositions de la partie suivante, le « De Mente ». Il vaut donc mieux plutôt partir d’une double constatation unanimement admise et qui aura ici valeur de postulat :
« Tous les hommes naissent dans l’ignorance des causes  » des choses , et possèdent un appétit universel dont ils ont conscience, ce qui les porte à rechercher ce qui leur est utile.
Ce double postulat est à la fois négatif – les hommes ignorent les causes véritables des choses – et positif – ce qui dirige leurs actions, qui oriente leur « appétit », c’est la claire conscience qu’il leur faut rechercher de manière vitale ce qui leur est utile.
Comment comprendre cela ?

L’état d’ignorance est une donnée originaire des hommes pour Spinoza, de telle sorte que non seulement ils ne connaissent pas les causes des choses, mais surtout n’ont pas conscience de leur propre ignorance, leur propre conscience étant uniquement préoccupée par la recherche de ce qui leur est utile. Ce qui revient à dire que les hommes ne se détournent pas volontairement de la connaissance de la vérité, mais tout simplement que, de manière innocente en quelque sorte, ils ne la recherchent pas parce qu’ils n’en ont même pas l’idée. Cet état premier favorise donc les préjugés, la connaissance des choses par la recherche de leurs causes leur étant totalement étrangère. Ils préfèrent consacrer toute leur énergie (voir plus loin la notion centrale de « conatus ») à la quête de ce qui est utile à leur vie : ils substituent inconsciemment à la recherche rationnelle des causes celle qui vise à satisfaire leurs désirs et à réaliser leurs intérêts. Se dessine déjà ici la thèse de l’inversion que produit le préjugé finaliste : au lieu de se mettre à rechercher les causes objectives des choses afin de découvrir la vérité, les hommes recherchent leurs intérêts particuliers à partir des fins qu’ils se donnent en se fondant sur le témoignage de leur propre conscience désirante, comme si elles mêmes étaient objectives et choisies librement.
Cette attitude mentale est positive, ainsi que le démontreront les parties III et IV de l’Ethique, en ce sens que le désir constitue l’essence fondamentale de l’homme pour Spinoza. Il se traduit ici comme la détermination essentielle des comportements pratiques qui visent la recherche de l’utile.
C’est à partir de ce double postulat qui va servir de fondement à sa recherche que Spinoza va se livrer à la genèse du préjugé finaliste : quelles en sont au juste les causes, et pourquoi est-il si unanimement partagé ?

Il faut déduire de ce qui vient d’être exposé que premièrement, les hommes se croient libres et que deuxièmement, en tout les hommes agissent en vue d’une fin.
Les hommes ont l’opinion qu’ils sont naturellement libres, et cela essentiellement pour deux raisons :
– ils ont conscience de leur volition et de leurs désirs ;
– et ils ne pensent nullement aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir.
En effet les hommes, comme l’a affirmé le postulat général, sont tout à fait conscients de désirer et veulent satisfaire leur « appétit » en se donnant pour fin tel ou tel objet ; et au moment où ils sont tournés vers la recherche de leur satisfaction, ils demeurent ignorants des vraies causes qui les poussent à agir. L’illusion de la liberté, qui se confond ici avec celle du libre-arbitre, vient de ce que les hommes croient choisir librement les objets de leurs désirs ; ils s’imaginent ainsi être une substance, être la cause libre de leurs propres actions, exister de manière indépendante de la Nature. Ce qu’ils ignorent, c’est qu’ils ne sont que des modes finis d’une unique substance qui les fait exister, que l’essence précède leur existence : ils ne sont en réalité que les effets d’un processus de déterminations qui fait qu’ils ne sont que des parties singulière et finies de la substance infinie. Ignorants leur véritable condition à l’intérieur de la nature, ils se considèrent comme étant « un empire dans un empire  », comme l’analysera la partie III de l’Ethique, s’imaginent être maîtres de leurs propres désirs, être les libres auteurs des fins qu’ils se donnent. Ils croient ainsi désirer une chose parce qu’ils la jugent bonne pour eux, alors qu’en réalité c’est parce qu’ils la désirent qu’ils la jugent bonne. Cette inversion permanente des causes et des fins est caractéristique de l’ignorance qu’ils ont de leur véritable nature, qui est avant tout d’être désirante, et qui fait « qu’en tout les hommes agissent à cause d’une fin  ».
Leur seule préoccupation c’est bien, aux yeux de Spinoza, la recherche de fins jugées utiles. Ce qu’il s’agit de dénoncer ce n’est pas le fait d’avoir conscience ni de désirer un objet, mais l’illusion de croire que nous nous donnons des fins par le libre décret de notre volonté puisqu’en vérité notre désir obéit à une nécessité ; nous restons de fait dans l’ignorance des causes réelles et extérieures qui le déterminent et nous poussent à rechercher tel ou tel objet. Une telle disposition à désirer est positive et spontanée, traduit l’impulsion qui est au fond de chaque individu, son « conatus » qui le détermine à être au maximum de l’accomplissement de sa quantité de puissance. Car chaque chose dans la nature s’efforce de « persévérer dans son être autant qu’il est possible pour lui de le faire  » (Ethique, Partie III, Proposition VI). La puissance d’agir, qui fait que l’homme se tourne spontanément vers des fins qu’il a l’illusion de se donner librement, exprime avant tout sa nature singulière comme mode particulier de la substance, et n’est limitée que par le quantum propre inhérent à son essence particulière.
La recherche de l’utile traduit le fait de « s’efforcer à conserver son être », sa puissance vitale qui définit sa nature singulière. Et s’il s’avère ainsi que s’il est tout à fait naturel pour l’être humain d’agir en recherchant des fins utiles, il lui est tout aussi spontané d’être ignorant de la nature de ses désirs, qui obéissent à la nécessité de la nature, et de se satisfaire du seul « savoir » illusoire des causes finales.
Les hommes se contentent en effet de les chercher et d’en avoir une opinion : car c’est d’abord de l’extérieur, par ouï-dire, c’est-à-dire par ce la connaissance du premier genre, la plus pauvre, qu’ils en ont entendu parler. Cela seul suffit à leur faire croire qu’elles sont « objectives » et existent indépendamment d’eux. Et, si nul ne peut les leur dire, ils ne leur reste plus qu’à se tourner vers eux-mêmes pour les trouver. Mais ce retour réflexif, loin de les débarrasser du préjugé finaliste comme on pourrait le penser, ne fait que le renforcer car les hommes ne font rien d’autre que projeter en eux-mêmes, en guise d’objectivité, les habitudes mentales d’autrui ; nous jugeons nos propres fins en fonction de la manière dont nous sommes déterminés par autrui – lorsque nous nous demandons comment ils se seraient représentés ces mêmes fins s’ils avaient été à notre place, tout comme nous jugeons celles d’autrui en fonction de fins que nous imaginons être les meilleures, c’est-à-dire être les nôtres. A travers cette sorte de réciprocité « compréhensive », les hommes généralisent leurs propres fins en leur conférant une valeur d’universalité et d’objectivité.
Cette attitude qui consiste à tout considérer en termes de fins, les être humains la projettent aussi dans le monde qui les entoure ; ils interprètent tous les phénomènes naturels en vue de fins, et surtout en vue de fins qui sont utiles : «  des yeux sont faits pour voir », « des dents pour mâcher », « des herbes et des animaux pour s’alimenter » ; au lieu de nous représenter tout ce qui existe dans la nature à partir de leurs causes, nous les jugeons à partir de l’effet que ce même monde extérieur produit sur nous. Cette manière de concevoir le monde traduit notre anthropocentrisme : nous sommes au centre du monde, tout s’ordonne en fonction de nous, tous les phénomènes naturels sont à notre service. Tout se passe ainsi comme si le monde entier avait été ordonné en fonction de cette fin qu’est l’homme, qui occuperait cette place privilégiée dans la Nature.

Or, comme ce même monde n’a pu être construit et organisé par l’homme, il s’ensuit nécessairement la croyance selon laquelle c’est « quelqu’un d’autre qui avait disposé ces moyens à leur usage. Car, une fois qu’ils eurent considéré les choses comme des moyens, ils ne purent plus croire qu’elles se fussent faites d’elles-mêmes ». Autrement dit, puisque tout dans le monde a été fait pour nous et en fonction de nous, comment ne pas croire à l’existence d’un Etre suprême qui a conçu la Nature pour satisfaire nos désirs ? Le préjugé finaliste aboutit ainsi en toute logique à la représentation d’êtres surnaturels : de l’impossibilité d’une explication immanente de la nature découle la possibilité d’une conclusion transcendante, celle de « recteurs » qui organisent et dirigent la nature.
Et Spinoza expose de manière très concise, en quelques lignes, la manière dont les croyances religieuses sont nées et se sont développées dans l’esprit humain, évoquant même l’histoire des religions, de leur forme primitive, fétichiste, au monothéisme, en passant par le polythéisme – le fait qu’il utilise indifféremment les mots « Dieu » ou « les dieux », « le peuple » ou « les individus » montre bien qu’il faut leur assigner à tous ce même préjugé finaliste qui produit une telle représentation mentale de la transcendance. L’anthropocentrisme que met en jeu ce préjugé se double ici d’un anthropomorphisme : les dieux ou Dieu sont faits à notre image car, de même que nous imaginons choisir nos fins à travers notre volonté et notre libre arbitre, de même nous croyons que les dieux sont « dotés de liberté humaine », déterminent tout comme nous librement leurs fins selon leur volonté et leur entendement. Les dieux sont anthropomorphes, dotés d’intentions et d’attributs humains : « Et le tempérament de ces recteurs (…) ils durent en juger d’après le leur ; et c’est ainsi qu’ils pensèrent que les dieux destinent tout à l’usage des hommes ». Ces derniers se constituent donc eux-mêmes en modèles de la conception divine qui désire les prendre pour fins, qu’ils inversent ensuite ; la représentation de leur image en Dieu se double de celle d’un Dieu qui fait l’homme à son image – analyse proche de celle que développera L. Feuerbach au XIXème siècle dans L’essence du Christianisme. La fin suprême que poursuivent les dieux est de rechercher à satisfaire les hommes et par là à se faire honorer par eux.
Cette représentation anthropomorphique du contenu de la finalité du désir des dieux explique la multiplicité et les différences des cultes et des religions que les hommes leur ont consacrés. Chaque peuple, à sa façon, selon son histoire propre et sa culture, son « tempérament », s’est imaginé telle ou telle représentation du divin, et a cherché à travers ses pratiques religieuses les meilleures manières « d’honorer Dieu, pour que Dieu les chérît plus que les autres  ». Spinoza considère à travers les différents cultes voués aux dieux à la fois un échange de bons services et une concurrence, une rivalité puisque chaque peuple essaie de s’attirer leurs bonnes grâces. Le théologique renvoie au politique, dont la finalité est la domination puisqu’il s’agit de faire prévaloir sa puissance par la médiation de la supériorité de sa religion sur celle des autres – référence implicite aux guerres de religions, notamment toutes celles qui ont ensanglanté le monde dès ses origines jusqu’à l’Europe de l’époque de Spinoza.

Ainsi l’ignorance naturelle des hommes les a amenés à travers tout un processus logique au sentiment religieux qui, à son tour, va se cristalliser en superstition. Ce système de représentation du monde va se traduire comme système d’explication absolue de tous les phénomènes, y compris de ceux qui sont nuisibles aux hommes – et dont on pouvait penser a priori que la logique finaliste ne pouvait rendre compte puisque celle-ci conçoit la nature comme bienveillante à notre égard car gouvernée par des dieux visant à satisfaire nos désirs L’enchaînement nécessaire des .préjugés à partir de la représentation des causes finales et de la recherche de l’utile amène les hommes à se soumettre à la superstition qui joue sur l’espoir des récompenses distribuées par Dieu tout autant que sur la crainte des châtiments. L’humanité devient ainsi soumise aux objets imaginaires qu’elle a elle-même produits par son ignorance des causes véritables de la nature : la vie, l’espoir, la joie, la crainte ou la tristesse vont dépendre de l’interprétation possible des intentions divines qui se manifestent par les signes qu’ils en donnent à travers les phénomènes naturels.
Ce système de représentation qui tend à tout intégrer à partir de l’attitude superstitieuse croit que «  la nature ne fait rien en vain ». S’imaginer ainsi que la nature agit toujours en vue de cette fin qu’est la conservation de l’être humain et la satisfaction de ses désirs, c’est proprement être aveuglé, c’est refuser de la considérer sous tous ses aspects infiniment différents et continuer à s’enfermer dans sa propre illusion malgré tous les démentis qui peuvent être apportés. Plus exactement, c’est faire en sorte que «  la Nature et les Dieux délirent tout autant que les hommes » écrit Spinoza. «  Les tempêtes, tremblements de terre, maladies, etc.  », sont pourtant autant de phénomènes qui montrent que la finalité de la nature ne consiste pas à satisfaire nos désirs, mais qu’elle est plutôt aveugle et indifférente à ce que nous sommes ( Epicure n’avait-il pas affirmé en son temps, lui aussi, que les Dieux ne pouvaient être au mieux qu’indifférents aux affaires humaines ?). Or la force des préjugés est telle que tous les démentis qu’apporte la réalité, loin de remettre en cause et d’infirmer cette construction délirante qu’est la superstition, viennent tout au contraire la confirmer ; les maux de la nature ne sont pas là pour montrer l’absurdité d’un tel préjugé mais bien pour le conforter et l’établir comme système d’explication indépassable qui vaut comme norme absolue du vrai dans la mesure où il apporte une réponse logique à tous les phénomènes, quels qu’ils soient : car si les phénomènes semblent contraires aux intérêts humains, c’est «  parce que les Dieux avaient été irrités par les offenses causées envers eux, autrement dit par les péchés commis contre leur culte  » ; et si ces événements néfastes « arrivent indistinctement aux pieux et aux impies  », c’est parce que les intentions divines «  échappent de très loin à la prise de l’homme  », autrement dit que les voies des dieux sont impénétrables.
Rien ne peut ainsi venir contredire ce système d’interprétation délirant, tout prouve au contraire sa vérité, les pires des maux de la nature comme les meilleurs. C’est dire à quel point les hommes se sont progressivement, selon une nécessité qu’ils ont imaginée et qui les dépasse, éloignés de la recherche de la vérité pour en arriver à s’enfermer dans un système de croyances bâti sur la superstition : cette grille de lecture de la réalité apparaît, à travers toute une organisation de pratiques religieuses, comme absolue, universelle, éternelle et infalsifiable.
Et les hommes n’auraient pas pu sortir de cet état d’ignorance auquel ils sont parvenus depuis leur état originaire lui-même fondé sur l’ignorance, «  s’il n’y avait pas eu la Mathématique  », nous dit Spinoza.
Celle-ci s’adresse en effet à leur capacité rationnelle, et « s’occupe non pas des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures », proposant « aux hommes une autre norme de la vérité ». La Mathématique prône un modèle de connaissance qui ne s’adresse plus aux affections et aux passions des hommes, mais à leur raison, ce qui les amène à réfléchir sur les relations qui vont des causes aux effets, des principes aux conséquences, et permettent de procéder par démonstrations à partir d’idéalités abstraites ; elle nous donne la possibilité de comprendre la réalité non pas à partir de l’effet que cette dernière produit sur nous, des affects dont l’imagination s’empare, mais à partir de la prise en considération des propriétés communes des objets que l’on peut en déduire.
« D’autres causes qu’il est superflu d’énumérer ici, ajoute Spinoza, ont pu faire en sorte que les hommes ouvrissent les yeux sur ces préjugés communs  ». Si la Mathématique, il est vrai, a pu apporter une autre norme du vrai et constituer un début de remède à la superstition, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est pas la seule et qu’il n’y a pas non plus à la considérer comme la panacée universelle qui permettrait de se débarrasser de tous les préjugés et de produire des vérités tenues comme absolues. Ces «  autres causes  » sur lesquelles Spinoza ne s’appesantit pas, ce sont peut-être toutes les autres sciences, mais surtout à coup sûr la connaissance du troisième genre, qui se fait par la saisie intuitive des idées adéquates des essences des choses singulières, et qui est supérieure à la connaissance par la raison qui, comme connaissance du second genre, nous fait connaître par des idées adéquates uniquement les propriétés communes des choses.