Approches de la philosophie de Spinoza
par michel Liégeois, professeur de Philosophie
B 3 – les conséquences du préjugé finaliste et la genèse des jugements de valeur

Il reste maintenant à Spinoza à analyser comment ce préjugé fondamental qu’est le préjugé finaliste a pu se répandre dans les esprits au point de tous les contaminer, pourquoi il se trouve à l’origine de l’ensemble des préjugés.

«  Les hommes s’étant persuadé que tout ce qui se fait dans la nature se fait pour eux, ont dû penser que le principal en chaque chose c’est ce qui leur est le plus utile, et considérer comme des objets supérieurs à tous les autres ceux qui les affectent de la meilleure façon. Ainsi se sont formées dans leur esprit ces notions qui leur servent à expliquer la nature des choses, comme le Bien, le Mal, l’Ordre, la Confusion, le Chaud, le Froid, la Beauté, la Laideur, etc., et comme ils se croient libres, ils ont tiré de là ces autres notions de la Louange et du Blâme, du Péché et du Mérite ; mais je ne veux m’occuper ici, et encore très-brièvement, que des premières, me réservant d’expliquer les autres plus bas, quand j’aurai traité de la nature humaine.  »

Spinoza se propose d’étudier les notions qui se sont constituées à partir de la conception anthropocentrique et anthropomorphique de la Nature qui, comme l’imaginent les hommes, a été créée par Dieu en vue de leur conservation, pour satisfaire ce qu’ils jugent leur être utile. Ces jugements de valeurs qu’ils portent sur le monde leur apparaissent naturels, spontanés, et traduisant des données objectives de la nature, alors qu’ils ne sont que les produits de leur désir de conservation. Ces structures mentales opèrent à partir de ce que nous estimons en effet satisfaire nos intérêts et traduisent ainsi avant tout les effets que les choses peuvent avoir sur nous et non ce qu’elles sont en réalité.
Spinoza distingue deux séries de notions :
– la première, qui est censée « expliquer la nature des choses », telles que « le Bien, le Mal, l’Ordre, la Confusion, le Chaud, le Froid, la Beauté, la Laideur, etc. » ;
– et la seconde, qui en découle, qui concerne les jugements que les hommes portent sur leurs actions, telles que « la Louange et du Blâme, du Péché et du Mérite », et qui repose sur la croyance en l’existence du libre-arbitre ; du fait qu’ils s’estiment « libres », les hommes croient décider d’eux-mêmes de leurs actions, et s’attribuent des qualités et des défauts.
Seule la première série de notions sera étudiée ici, précise Spinoza, celle que nous projetons spontanément dans la nature, et qui naît directement de la croyance en l’existence d’une finalité, car la seconde sera expliquée plus loin, notamment à la partie IV de l’Ethique (par exemple IV, 37, second scolie), car elle fait appel à la connaissance de ce qu’est la nature humaine, qui n’a pas encore été démontrée dans cette première partie puisqu’il s’agissait avant tout de fonder une ontologie.
«  Les hommes ont donc appelé tout ce qui sert à la santé et au culte de Dieu le Bien, et le Mal tout ce qui peut y nuire. Or, comme ceux qui ne comprennent pas la nature des choses n’ont jamais pour objet de leurs affirmations les choses elles-mêmes, mais seulement les images qu’ils s’en forment, et confondent les données de l’imagination et celles de l’entendement, ils croient fermement que l’ordre est dans les choses, étrangers qu’ils sont à la réalité et à leur propre nature. S’il arrive, en effet, que les objets extérieurs soient ainsi disposés que quand les sens nous les représentent nous les imaginions aisément, et par suite nous les puissions rappeler avec facilité, nous disons que ces objets sont bien ordonnés ; mais si le contraire arrive, nous les jugeons mal ordonnés et en état de confusion. Or, les objets que nous pouvons imaginer avec aisance nous étant les plus agréables, les hommes préfèrent l’ordre à la confusion, comme si l’ordre, considéré indépendamment de notre imagination, était quelque chose dans la nature. Ils prétendent que Dieu a tout crée avec ordre, ne voyant pas qu’ils lui supposent de l’imagination ; à moins qu’ils ne veuillent, par hasard, que Dieu, plein de sollicitude pour l’imagination des hommes, ait disposé les choses tout exprès pour qu’ils eussent moins de peine à les imaginer, et certes, avec cette manière de voir, on ne s’arrêtera pas devant cette difficulté, qu’il y a une infinité de choses qui surpassent de beaucoup notre imagination, et une foule d’autres qui la confondent par suite de son extrême faiblesse. Mais en voilà assez sur ce point.  »
D’une manière extrêmement lapidaire, Spinoza traite d’abord du cas des préjugés qui portent sur le Bien et le Mal, ceux qui concernent la croyance en un ordre de la nature seront l’objet d’un plus long développement. Si le philosophe est ici si bref sur la constitution de telles notions, c’est qu’elle s’inscrit dans la logique des analyses précédentes de l’Appendice, et qu’elle fera l’objet de démonstrations détaillées à la partie IV de l’Ethique.

Puisque les hommes, spontanément enclins à rechercher ce qui leur est utile, ont interprété la nature à partir de fins qui devaient les satisfaire, et qu’ils ont projeté ces mêmes fins dans l’existence d’êtres surnaturels et transcendants qu’ils se sont alors mis à adorer, les notions de Bien et de Mal découlent logiquement de ce processus de pensée. Elles ne désignent pas ici ce qui est Bien ou Mal en soi, mais ce qui est Bien ou Mal par rapport à « notre santé », c’est-à-dire pour soi. Une fois de plus ces valeurs sont illusoires car elles ne se rapportent pas à la vraie nature des choses mais bien plutôt aux effets que les choses de la nature produisent sur nous et qui augmentent ou diminuent notre capacité d’agir. Et le culte de Dieu procède aussi de la même attitude mentale, puisqu’il s’agit de conserver sa santé en rendant hommage à l’être suprême afin qu’il ne nous châtie pas. Ces notions sont les purs produits de notre imagination, traduisant des idées des affections du corps dues à l’action des choses extérieures sur lui. Imaginer revient non seulement à ne pas comprendre la vraie nature des choses et à ne rien affirmer d’autre en définitive que les dispositions de notre corps affecté par le monde extérieur, mais surtout, obnubilés que nous sommes par le seul souci de l’utile, à croire connaître les choses comme le ferait l’entendement.
Les hommes, à travers leur imagination, se représentent spontanément les choses telles qu’ils désirent qu’elles soient, en fonction de leurs intérêts vitaux, et non pas telles qu’elles sont en réalité. Ce que dénonce Spinoza, ce n’est pas que les hommes aient de tels désirs, puisqu’ils sont positifs, font partie de leur puissance d’agir ainsi que nous l’avons vu, mais qu’en projetant la recherche de leurs intérêts sur les choses, ils confondent les produits de l’imagination avec ceux de l’entendement : c’est ce qui leur fait croire qu’il y a un ordre dans la Nature et qu’ils connaissent cet ordre.
Or celui-ci s’avère être le produit de l’ignorance de leur propre nature (ils ignorent le fonctionnement des mécanismes de leurs désirs) et des causes véritables de la réalité, ce qui est symptomatique d’une certaine paresse d’esprit. Car cet anthropocentrisme qui fait que nous projetons dans la réalité ce que nous désirons y mettre – ici un ordre – fait que nous adaptons le monde à notre image subjective et à notre usage, ce qui nous dispense du même coup de chercher à en connaître les vraies causes. Ce terme d’ordre fait partie de ces notions imaginaires qui traduisent avant tout des affects : il désigne principalement, ainsi que tous les autres jugements de valeur, l’effet que les choses font sur nous et s’exprime à travers une idée générale qui structure notre représentation binaire de la réalité (ordre/désordre, Bien/mal etc.).
Nous évaluons le monde à partir de la position de notre corps et de nos sens, et lorsque nous disons que les choses sont à la bonne place, qu’elles sont en ordre, c’est parce que nous parvenons à nous les remémorer facilement et à les retrouver en les percevant à la place qui est la leur d’après nos souvenirs. Au contraire, on parlera de désordre lorsque les choses ne se trouvent pas à la même place que celle dont nous nous souvenons. Ainsi, lorsque ce qui est se trouve correspondre avec ce qui est imaginé, on parlera ici d’ordre, confondant ainsi l’imagination avec la raison ; l’ordre des choses selon l’imagination est fictif et illusoire et ne peut, pour Spinoza, se confondre avec l’ordre des choses selon la raison. Alors que le premier est l’expression des désirs subjectifs et individuels humains, le second est celle de l’objectivité de la réalité et de la connaissance qui la saisit intuitivement.
De là, poursuit Spinoza, les hommes transposent spontanément cette notion imaginaire d’ordre du plan de leur existence, subjective et particulière, à celui de Dieu et du monde objectif : l’Etre suprême utiliserait sa volonté et son entendement pour créer dans le monde tout l’ordre possible qu’il lui plairait d’y mettre. Nous retrouvons ici les analyses critiques que Spinoza avait élaborées dans la partie précédente : croire à un ordre de la Nature voulu par Dieu, et donc à une finalité naturelle, c’est imaginer un Dieu anthropomorphe et nier du même coup sa perfection (Dieu créerait dans le monde un ordre possible qui initialement lui aurait manqué), et c’est aussi se représenter la divinité de manière anthropocentrique (Dieu imaginerait un ordre possible conforme à ce qu’attend l’imagination humaine : expression illusoire d’un Dieu de Bonté sous la forme d’une Providence Bienveillante).

Et il en va de même pour toutes les autres notions qui « ne sont également que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination ».
Toutes les choses qui sont en accord avec notre sensibilité particulière nous plaisent, et nous critiquons et rejetons celles qui en disconviennent. C’est ainsi que nous évaluons à travers nos sens les choses selon qu’elles nous affectent de joie ou de tristesse, de plaisir ou de peine : c’est parce qu’elles flattent ou non notre vue, notre odorat, notre goût, notre toucher ou notre ouïe, que nous les trouvons belles ou laides, parfumées ou fétides, douces ou amères, rugueuses ou lisses, harmonieuses ou non. D’ailleurs, cette notion d’harmonie est tellement ancrée dans la nature des hommes qu’ils n’hésitent pas à la projeter de manière anthropomorphique dans la représentation qu’ils se font de Dieu ; Spinoza se livre ici à la critique de la vision des Métaphysiciens et des Théologiens qui n’ont cessé, depuis des siècles, de développer l’idée d’une « harmonia mundi » créée par Dieu et reflétant sa perfection.
En étendant ainsi au monde à travers ces notions ce qui provient de leurs désirs particuliers et subjectifs, les hommes se prennent pour la mesure de toutes choses, radicalisant une attitude anthropocentrique dont la nature entière dépendrait.
La critique du langage, qui se donne notamment sous la forme des « Transcendantaux » et des notions universelles, est implicitement contenue dans tout se passage. Tous ces termes dont on ne peut faire l’économie pour produire des concepts nous enracinent dans des habitudes mentales dont il est difficile de se débarrasser, mais surtout ne sont jamais adéquates. Il y a ici l’ébauche d’une position nominaliste qui se joue derrière cette critique des notions puisque tout le discours de Spinoza revient à cette thèse selon laquelle il n’existe que des individus particuliers qui sont chacun enfermés dans leur subjectivité et qui sont affectés de manières différentes par les choses extérieures.
Les scolies de la proposition XL de la seconde partie de l’Ethique montrent comment se forment de telles notions. Elles se constituent dans le corps à partir de la diversité des images qui est telle qu’elle « dépasse la force d’imaginer » ; il y a une telle profusion d’images qui nous parviennent de la réalité que l’on ne peut imaginer « que cela seul qui est commun à toutes » etc.
Puisque chacun se forme une représentation du monde à partir de son expérience particulière, nous en arrivons à confondre les notions de notre imagination avec les propriétés des choses elles-mêmes. Et cela explique que, logiquement, la vérité elle-même ne soit perçue comme ne pouvant être que particulière : «  ce qui paraît bon à l’un paraît mauvais à l’autre, ce qui est dans l’ordre pour l’un semble confus à l’autre, ce qui est agréable à l’un est désagréable à l’autre, et ainsi du reste ». Il y a ainsi « autant de têtes, autant d’avis ; chacun va dans son sens ; il n’y a pas moins de différences entre les cerveaux qu’entre les palais ». S’il y a des notions universelles qui structurent les jugements que l’on porte sur les choses à travers le langage, chacun les ramène pourtant à sa propre mesure, qui n’est pas la même pour tous. Et puisque les jugement de valeurs varient d’un individu à l’autre, s’opposent même, la diversité des opinions règne sur le monde : l’idée même d’une vérité universelle s’avérant alors impossible et vaine, seul le Scepticisme généralisé en vient à dominer le monde ; il s’impose comme la seule thèse possible sur les choses, comme la conséquence logique d’une humanité qui, croyant en tout et en n’importe quoi, en vient à ne plus croire en rien d’universel, hormis le scepticisme lui-même.

A cela, il y a pourtant un remède pour Spinoza : la recherche rationnelle des propriétés des choses et de leurs essences, comme en témoignent la Mathématique et, surtout, l’écriture «  More Geometrico » de l’Ethique elle-même. C’est à la condition impérieuse d’opérer un renversement total du préjugé finaliste que son aboutissement logique, le Scepticisme, peut disparaître ; c’est-à-dire en essayant de comprendre que ce n’est jamais à partir de l’expérience immédiate, expression de nos désirs qui nous font voir la réalité telle que nous voudrions qu’elle soit et non pas telle qu’elle est, que l’on peut saisir la véritable nature des choses, mais bien plutôt en passant par la médiation de notre raison qui se soucie des essences des choses et cherche l’accord universel des esprits, ainsi que nous y invite la Mathématique.