Etude des Dialogues sur la Religion Naturelle, par Michel Liégeois

Afin de mieux cerner les enjeux philosophiques des Dialogues, il convient de faire le point sur les différentes positions religieuses ; il faut distinguer ce que l’on appelle la religion commune, instituée et révélée, de la religion ” naturelle “.

Les religions instituées, comme le catholicisme, le protestantisme etc …, supposent l’existence de principes métaphysiques qui peuvent prendre la forme de réalités surnaturelles comme Dieu, le Diable, les Anges, les Archanges … De telles réalités transcendent le monde crée et ne peuvent être connues par l’homme, créature finie et déchue, que de manière indirecte. Seule la Révélation ou lumière surnaturelle grâce à laquelle Dieu manifeste sa présence au monde à travers des signes comme les miracles, la venue et le sacrifice du Christ, ou encore l’enseignement donné aux prophètes, permet d’entrer en relation avec le Mystère divin.
C’est par les dogmes, les articles de foi que l’Eglise a codifiés et universalisés, que le culte rendu à la divinité est organisé : les religions instituées se définissent à travers une hiérarchie cléricale et supposent une communauté de fidèles rassemblés autour d’une même confession. C’est dire que la raison y est l’ancillaire de la foi, se trouve soumise aux dogmes et à l’autorité de l’Eglise.
C’est contre cette soumission de la raison que s’élèvent les libres penseurs des XVIIème et XVIIIème siècles, pour qui la foi en la raison doit se substituer à la foi religieuse, tout comme la religion naturelle doit se substituer à la religion révélée …

La religion naturelle représente ainsi la religion des philosophes qui entendent faire de la raison ou ” lumière naturelle ” le fondement de toute connaissance mais surtout la base d’un déisme et d’une morale universelle, capables de se débarrasser de dogmes irrationnels et autoritaires et de mettre fin au relativisme historique et culturel des différentes religions révélées. Ce sont essentiellement ces trois thèses – fonder la croyance religieuse sur la raison, prouver les attributs et l’existence de Dieu à partir de la considération du spectacle ordonné de la Nature et dégager les principes d’une moralité universelle – qui définissent l’idée même d’une religion naturelle, dont on mesure à quel point elle s’oppose à celle des religions populaires, fondées sur la révélation, la foi, les dogmes et l’autorité.
Soit qu’elle constitue l’expression d’une conscience intime, comparable à un instinct, comme chez Rousseau dans La profession de foi du vicaire savoyard, soit qu’elle soit celle d’une rationalité des lois de la Nature ordonnée par un Dieu horloger comme chez Voltaire, la majorité des philosophes défendent en France la cause de la religion naturelle, qui se confond alors avec le ” déisme “.
En Angleterre, cette tendance est encore plus accentuée, et le débat entre partisans de la religion révélée et partisans de la religion naturelle est d’autant plus ouvert qu’il y existe une plus grande liberté politique et religieuse. Mais c’est aussi et surtout parce que la nouvelle science, celle de Newton, peut apporter des arguments, des preuves a posteriori aux partisans de la religion naturelle – qui prend quelquefois la forme d’une véritable ” théologie expérimentale “.
C’est dire que le débat ne se résume pas à l’affrontement de deux positions théoriques tranchées – d’une part les tenants de la religion révélée (mystiques) et de l’autre ceux de la religion naturelle (rationalistes) : les choses sont plus complexes, les partisans de la religion révélée utilisant quelquefois des arguments rationalistes, et les défenseurs de la religion naturelle faisant pour certains appel à une sorte de foi rationaliste sans se soucier d’une quelconque rigueur scientifique …
Nous pouvons distinguer, parmi ceux qui défendent la position de la religion révélée, traditionnelle, les ” mystiques ” pour qui la nature divine est et sera à tout jamais incompréhensible à la raison humaine et interdisent tout discours sur Dieu, et les ” dogmatiques ” qui, à la différence des premiers, essaient de démontrer l’existence de Dieu et proposent d’en déterminer rationnellement la nature.
Ce courant philosophique est représenté par Samuel Clarke qui, dans sa Demonstration of the Being and Attributes of God (1705), tente de systématiser le discours théologique à partir du modèle abstrait que représentent les mathématiques.

Quant aux tenants de la religion ” naturelle “, nous pouvons les ramener grosso modo à deux tendances majeures, les déistes et les théistes expérimentaux, qui s’appuient sur la science newtonienne.
Au XVIIème siècle, Lord Herbert of Chesbury avait fait paraître des ouvrages comme le De Veritate (1624) et le De Religione Gentilium (1633), dans lesquels on trouvait déjà les grands thèmes critiques récurrents au déisme :
énbsp ;- d’abord le primat de la raison : Chesbury faisait la distinction entre les vérités rationnelles et les vérités innées, les premières venant à compléter les secondes en matière de religion ; fondée sur des vérités innées, la religion naturelle doit être exposée rationnellement, et il n’y a nullement besoin de Révélation pour cela.
– ensuite la thèse d’une religion naturelle originelle : toutes les religions instituées sont des corruptions d’une seule religion naturelle, le Clergé étant la première cause de cette corruption – enfin, et Herbert of Chesbury apparaît ici comme un des pères fondateurs du déisme à l’âge classique, la religion naturelle permet de dégager des principes de moralité universels, constitue la condition même de toute valeur éthique nécessaire à la conduite de la vie.

A la fin du XVIIème et au début du XVIIIème, John Toland défend lui aussi le déisme, mais en s’inspirant de la philosophie de John Locke, qui fondait la vérité sur l’expérience et l’observation. Il n’y a donc plus à distinguer des idées innées des idées rationnelles puisque les premières n’existent pas : toutes proviennent de l’expérience. Aussi John Toland dans ses ouvrages, Amyntor (1690), Christianity, not Mysterious (1696), Nazarenus (1718), s’applique-t-il à rejeter toute idée de révélation et de mystère et à critiquer les religions instituées, fondées sur la foi, les miracles etc … Ces thèses déistes vont être approfondies et développées par Anthony Collins (Essay concerning the Use of Reason – 1707) et Mathew Tindal dont l’ouvrage Christianity, as Old as Creation : or the Gospel, A Republication of the Religion of Nature (1730) sera considéré comme la référence même en matière de déisme.
En ce qui concerne le déisme newtonien, ou ” théisme expérimental “, il est représenté à cette époque par Richard Bentley, Peter Browne et, surtout, Joseph Butler.
Dans ses Philosophiae naturalis principia mathémathica de 1713, Newton avait défendu la thèse d’après laquelle la création du monde, tout comme sa structure et son devenir, peuvent s’expliquer pas des causes mécaniques, l’ordre du monde étant garanti par Dieu.
L’argument avancé par Newton était de nature double :  – il était a posteriori, procédant d’une constatation de l’ordre naturel, de la régularité (lois) des phénomènes naturels
– et analogique, introduisant une similitude entre l’ordre du monde et celui de la pensée (les productions rationnelles de l’homme).
De fait, un tel argument amenait nécessairement à la thèse selon laquelle le système du monde ne peut être que le produit d’une intention ou d’un dessein divin. C’est cet argument du dessein qui va être utilisé par J. Butler, dans son Analogy of Religion, Natural and Revelead, to the Constitution and Course of Nature de 1756, pour critiquer les positions déistes – notamment celle de J. Toland – et que l’on va retrouver exposé dans les Dialogues de Hume.

Nous assistons ainsi en Angleterre à cet affrontement entre partisans de la religion révélée – dont le plus illustre représentant est Clarke – et religion naturelle – dont le tenant le plus célèbre est Butler : ce sont ces positions et ces arguments que Hume va mettre en scène et critiquer dans ses Dialogues.