Etude des Dialogues sur la Religion Naturelle, par Michel Liégeois

Il y a à l’oeuvre chez Hume une véritable “ruse de la raison” qui s’organise à partir de la déconstruction sceptique : mais au lieu que ce soient les passions qui s’épuisent à la tâche et au combat comme ce sera le cas dans la philosophie hégélienne, ce sont les arguments logiques des interlocuteurs de Philon qui le font.
Hume utilise tour à tour Cléanthe, Déméa, et Philon lui-même pour faire valoir ses propres thèses – voir la question des personnages des Dialogues – alors même que chacun d’eux est convaincu de faire triompher la sienne.

Nous ne pourrions appliquer le doute délibéré, écrit Hume dans son corollaire général qui clôt L’histoire naturelle de la religion, “si nous n’élargissions pas notre point de vue, et si, opposant une espèce de superstition à une autre, nous ne les maintenions pas en guerre, pendant que de notre côté, les laissant à leurs fureurs et à leurs combats, nous avons le bonheur de nous échapper vers les régions calmes, quoique obscures, de la philosophie“.
Cléanthe et Déméa sont les jouets de la statégie criticiste de Philon ; ils sont le plus souvent porteurs d’arguments qui vont dans le sens de la déconstruction qu’il a entreprise : “Je ne laisserai pas à Philon, dit Cléanthe, (et pourtant je sais qu’élever des objections est son plaisir favori), le soin de relever la faiblesse de ce raisonnement métaphysique” (VIIIème partie, page 167). Ainsi Philon utilise-t-il à son profit Cléanthe pour critiquer l’argument a priori que Déméa a exposé dans cette partie, comme il a auparavant utilisé la médiation de Déméa pour critiquer l’argument a posteriori de Cléanthe, chacun des protagonistes croyant d’ailleurs rallier Philon à sa propre cause. Mais ce qui est remarquable, c’est que Hume utilise cette ruse de la raison contre Philon lui-même, pour critiquer le système sceptique, en se servant de Cléanthe dans la première partie des Dialogues.
Ce faisant, Philon est sur tout les fronts, il est à la fois partout et nulle part : d’où le désarroi dans lequel se trouvent ses interlocuteurs qui ne cessent de se tromper sur son compte et qui, lorsqu’ils en viennent à soupçonner quelque ruse ou trahison de sa part, se font à nouveau abuser : “Et vous, Philon, sur l’assistance duquel je me reposais pour prouver le caractère adorablement mystérieux de la nature divine, vous approuvez toutes ces opinions extravagantes de Cléanthe ?” demande Déméa, qui se trouve aussitôt rassuré, et donc berné par Philon : “vous ne semblez pas comprendre, répondit Philon, que j’argumente avec Cléanthe selon sa manière et que, en lui montrant les conséquences dangereuses de ses doctrines, j’espère à la fin le ramener à notre opinion” (IIème partie, page 98). La ruse et l’ironie de Philon consistent à faire croire à Déméa qu’au moment même où il semble épouser les thèses de Cléanthe, il ne fait que venir sur le terrain de leur adversaire commun pour mieux en faire ressortir les contradictions et les apories et le ramener à épouser leur thèse.
D’où un double bénéfice : il donne à Déméa l’impression de partager sur ce point le même avis que lui, tout en montrant implicitement à Cléanthe qu’il est de son côté. De là l’illusion dans laquelle Déméa et Cléanthe tombent, croyant chacun avoir fait alliance avec lui : ils s’aperçoivent trop tard que ce n’est pas le cas – ce n’est qu’aux Xème et XIème parties qu’ils réalisent le machiavélisme de Philon, sans comprendre d’ailleurs quelle est au juste la fin qu’il poursuit :
Avez-vous, Philon, dit Cléanthe en souriant, enfin trahi vos intentions ? Votre accord long avec Déméa me surprenait bien un peu ; mais je découvre que vous étiez pendant tout ce temps en train de dresser une batterie cachée contre moi” (Xème partie, page 183). Même révélation pour le naïf Déméa qui ne sait plus quel est son véritable ennemi et qui confie :
J’ai fait alliance avec vous, afin de prouver la nature incompréhensible de l’Etre divin et de réfuter les principes de Cléanthe […] Mais je vous vois maintenant […] trahir cette sainte cause que vous sembliez épouser. Etes-vous donc secrètement un plus dangereux ennemi que Cléanthe lui-même ?
Et vous tardez tant à vous en apercevoir ? répondit Cléanthe. Croyez-moi, Déméa, votre ami Philon, depuis le début, n’a fait que s’amuser à nos dépens à tous les deux
“. (XIème partie, pages 203/204).
Philon est le type même de faux ami : Hume s’est manifestement amusé à jouer sur l’étymologie du nom (philos en grec = ami) dans son rapport à la philosophie (ami de la sagesse) à travers des amitiés d’alliances doctrinales qui s’avèrent être des mésalliances.

Car en définitive, pour être apparemment l’ami de toutes les causes, successivement celle de Déméa, puis celle de Cléanthe, Philon n’est l’ami d’aucune ; et s’il semble insaisissable à ses interlocuteurs, c’est tout simplement parce que la thèse qu’il a à défendre sur sur ce sujet qui traite de la connaissance de la nature divine est caractérisée par l’absence même de thèse – au sens étymologique de position théorique – à défendre, ainsi que le précise Philon à la fin de la VIIIème partie : il “ n’a lui-même aucune position fixe, aucun lieu de séjour, qu’il soit jamais, en aucune occasion, obligé de défendre ” (page 163) ; et c’est bien parce qu’il n’a en effet rien à défendre, aucune thèse à faire valoir, qu’il est le maître du jeu : toute sa stratégie se fonde sur l’attaque, ne vise qu’à entreprendre la déconstruction des thèses qui visent à défendre la possibilité d’une quelconque connaissance de la nature divine.